Mais il s’arrêta subitement, comme si ses pieds avaient pris racine dans le sol, et il épaula machinalement son arme. En effet sa surprise était grande ; il y avait de quoi donner à penser à l’homme le plus brave. Il était en face de deux ours.
Le premier était un magnifique animal, long de quatre pieds, au pelage brun. Le second, beaucoup plus petit, semblait âgé de sept à huit mois au plus ; c’était un fort ourson.
Marcel baissa presque aussitôt son fusil et s’approcha des deux animaux. Ceux-ci, au lieu de le menacer et de gronder, le regardaient avec une expression de douleur indicible et poussaient des plaintes étouffées. Ils étaient étendus plutôt que couchés sur le sol qui, autour d’eux, était rouge de sang. Il se baissa et les examina avec soin ; tous deux étaient blessés, mais ces blessures ne paraissaient pas graves. La perte de sang avait seule amené l’état de prostration et de faiblesse où ils étaient. Marcel alla chercher un seau d’eau qu’il leur présenta : l’ourson but avidement, sa mère se décida à l’imiter ; cela parut les soulager l’un et l’autre. Le jeune homme lava alors les blessures avec de l’eau mélangée d’eau-de-vie ; posa sur les plaies une compresse mouillée de ce mélange et sortit de la grotte. En quelques instants il atteignit une prairie située tout près du lac. — Voilà mon affaire ! s’écria-t-il. Et il se dirigea vers des plantes dont les fleurs d’un jaune éclatant rappelaient les soucis des jardins ; il en cueillit une brassée. Cette fleur, dont il se proposait de faire un médicament, était l’arnica des montagnes, qui fait partie des vulnéraires suisses. En passant près de son nouveau potager, il fit une petite botte de persil et rentra dans la grotte, où il hacha et écrasa les fleurs jaunes et le persil mêlés ; il fit de cette pâte un cataplasme qu’il posa sur les plaies de ses deux hôtes étranges ; ceux-ci l’enveloppèrent d’un regard tout rempli de reconnaissance qui l’aurait complètement rassuré, si la peur avait eu prise sur son âme. Le lendemain Marcel renouvela son pansement ; il put déjà constater un mieux sensible. Le traitement dura à peine quinze jours, au bout desquels les deux animaux furent complètement guéris. Pendant ce temps, Marcel leur avait prodigué tous ses soins et leur avait donné abondamment des herbes, des racines de gentiane, dont ils semblaient friands, et surtout des pommes de terre nouvelles, qu’ils savouraient avec la satisfaction de gourmands émérites. Il leur avait d’ailleurs laissé la liberté la plus complète. Dès qu’ils purent marcher, les ours en profitèrent pour se promener et chercher eux-mêmes leur nourriture. Au premier appel de Marcel, ils accouraient vers lui, si loin qu’ils fussent ; ils étaient d’ailleurs liés intimement avec Petiote, dont ils avaient pu apprécier le caractère bienveillant et peut-être à laquelle ils savaient gré de leur avoir amené son maître pour les soigner.
Quand la chienne eut des petits et que ceux-ci furent assez forts pour commencer à gambader, les deux ours, l’ourson surtout, jouèrent avec eux, avec une délicatesse attentive, en ayant grand soin de ne pas leur faire de mal.
Rien n’était plus curieux que les ébats de ces animaux appartenant à des races hostiles et qui avaient entièrement oublié leur haine instinctive pour s’aimer comme s’ils eussent été de la même famille.
CHAPITRE XIII
Dans lequel Marcel prépare tout pour l’exécution des plans que depuis longtemps il avait conçus.
Le lendemain matin, ainsi qu’il se l’était promis, au point du jour, Marcel se leva, fit sa toilette habituelle, puis, après avoir mangé un morceau et bu un bol de lait chaud, il reprit le chemin de la hutte, suivi à distance par Petiote et ses deux petits. Quant aux ours, ils le suivirent d’un regard pétillant de malice, mais, comme il ne les avait pas appelés, ils n’abandonnèrent pas la litière sur laquelle ils étaient mollement étendus.
Le jeune solitaire avait hâte d’arriver ; il prévoyait que ses recherches seraient longues, car elles devaient être faites avec le plus grand soin ; et il serait peut-être obligé de bouleverser complètement le hangar de haut en bas. Quant à la hutte, il n’y avait pas à s’en préoccuper : un simple coup d’œil avait suffi la veille à Marcel pour s’assurer que les rouleaux ne s’y trouvaient pas.
A peine avait-il commencé ses investigations qu’il trouva deux bâts complets jetés dans un coin et recouverts d’une espèce de prélart en toile goudronnée imperméable ; tout auprès se trouvaient plusieurs cordes lovées en rond, qui n’étaient autres que des prolonges.
— Bien ! je comprends tout maintenant, dit-il. Ce brave pâtre avait deux ânes dont il s’est servi pour ses aménagements et en particulier pour le transport de la table de l’établi. Quand il n’a plus eu besoin d’eux et qu’ils ont été un peu refaits, il les aura reconduits dans la vallée ou il les aura vendus ou laissés dans une ferme. Ces bâts me sont inutiles ; le cuir seulement me servira ; je le découperai en lanières. Il se remit aussitôt à la recherche des rouleaux. Après quelques instants, quand il enleva les prolonges, il découvrit qu’elles étaient posées sur une roue ferrée qui, selon toute probabilité, avait dû servir à une brouette de grande dimension. Cette roue n’était pas neuve ; elle était même fort détériorée ; mais avec un peu de travail et d’habileté, il était facile de la réparer et de la mettre en état de servir : le cercle et les ferrements en étaient en excellent état.