Quand il eut retiré quelques pelletées de terre, il s’aperçut que sa bêche s’était attaquée à un bout d’argile propre à confectionner des briques. Cette découverte lui occasionna un véritable saisissement. D’abord il n’osait y croire tant cela lui paraissait extraordinaire ; désireux de connaître l’importance de sa trouvaille, il opéra des sondages sur divers points et dans plusieurs directions différentes. Il s’assura ainsi que ce banc fort large s’étendait très loin, qu’il y avait là plus d’argile qu’il ne parviendrait jamais à en employer. Ce fut pour lui une sorte d’éblouissement, car tout un horizon s’ouvrait à ses yeux. Le problème tant cherché de la cheminée trouvait là sa solution. Rien ne l’empêchait désormais de confectionner non seulement des briques, mais encore des seaux, des marmites, des écuelles, des plats, des assiettes et tant d’autres objets utiles dont il sentait chaque jour la privation.
Les idées les plus folles traversèrent son esprit ; un instant il se consulta pour savoir s’il ne démolirait pas sa maison presque terminée et qui lui avait coûté tant de peines, afin de la reconstruire en briques.
Après réflexion, cet enthousiasme tomba un peu ; il comprit que ce serait folie de refaire un bâtiment d’une solidité à toute épreuve ; d’ailleurs il importait d’achever promptement ce travail, car la mauvaise saison avançait à grands pas. Il borna donc ses projets à la construction d’un fourneau, de deux tuyaux de cheminée et d’un four. C’était déjà une rude besogne.
Toute affaire cessante, il s’occupa à confectionner des moules. Quant aux briques, rien n’était plus facile que leur fabrication. L’argile serait soigneusement tassée dans des moules ; il ferait ensuite sécher au soleil les briques ainsi préparées. Resterait enfin à les entasser à la façon des entrepreneurs belges et à mettre le feu à des entassements de charbon de bois placé dans des interstices ménagés à cet effet.
En quelques heures, vingt-cinq moules en planches furent préparés et bientôt les vingt-cinq premières briques sortirent de ces moules.
Pendant dix jours, Marcel ne se livra à aucun autre travail. Son temps fut si bien employé qu’il se trouvait propriétaire de plus de trois mille briques empilées avec soin et qu’il se préparait à faire cuire. Malheureusement il n’avait pas de charbon ; pour en faire, il eût fallu encore un travail de plusieurs jours ; il s’avisa d’un moyen bien simple et plus expéditif. Il résolut en effet d’employer les briques crues et de les cimenter entre elles, à défaut de chaux et de mortier, avec l’argile même qui avait servi à les confectionner. Il se souvint qu’un jour Pierre Morin, son professeur, lui indiquant les divers modes employés pour fabriquer des briques, lui avait appris que les anciens Égyptiens bâtissaient ainsi leurs maisons et même certains monuments. Grâce à la chaleur du climat, ces briques et l’argile qui les reliait finissaient par former une masse unique ; le tout se solidifiait et durcissait si bien que quelques-unes de ces constructions existent encore.
Après avoir pris ses mesures et fait ses devis, il se mit à l’œuvre. Cette fois encore, ses ours lui furent d’un grand secours. Tantôt ils lui passaient les briques, tantôt ils brouettaient l’argile servant de mortier. Malgré cet appui, la construction de ce tuyau de dégorgement ne s’en prolongea pas moins pendant une semaine tout entière. Enfin il en sortit à son honneur. Sans désemparer, il passa à la construction des deux cheminées, celle de la cuisine et celle de l’atelier. Afin d’éviter toute cause d’incendie, une cloison en briques sépara les deux pièces. La cuisine se trouvait ainsi placée entre la grotte, les rochers du lacs et la cloison. Elle était donc complètement isolée des murailles en bois de la construction.
Les cheminées, au lieu d’avoir un auvent, étaient droites avec un rebord plat ; elles s’avançaient tout au plus, en y comprenant l’épaisseur du tuyau, d’un peu plus de quarante centimètres dans l’intérieur de la pièce. Marcel bourra aussitôt les deux cheminées de combustible et fit un grand feu. Il eut tout d’abord la satisfaction de constater qu’il avait bien pris ses mesures et que ses cheminées tiraient fort bien. Il avait, à l’aide de deux pierres plates, formé une espèce de chapeau couronnant le faîte du tuyau, et comme le tout était très en pente, ce faîte le dépassait de cinquante centimètres à peine. Marcel eut grand soin d’entretenir nuit et jour, pendant près d’une semaine, un feu ardent dans les deux foyers. Il acquit bientôt la certitude que briques et argile étaient solidement soudés ensemble.
La toiture, complètement formée de planches, avait ensuite été recouverte de terre bien battue sur laquelle Marcel sema de l’herbe et planta de la mousse. Le toit était disposé de façon à s’avancer fort en avant des murailles et penchait légèrement à gauche pour l’écoulement des eaux.
Tous ces travaux furent terminés vers le 10 septembre. Il ne restait plus qu’à poser les fenêtres et les portes. Depuis longtemps déjà, le jeune homme travaillait dans son atelier ; il y avait transporté son établi, auquel il avait adapté des pieds fort bien façonnés, reliés entre eux par une barre et ajustés solidement à la table. Grâce à cette précaution, il pouvait remuer et déplacer à son aise ce lourd instrument.