Tout en se livrant à ces travaux gigantesques, il avait conservé ses habitudes et ne négligeait aucune de ses occupations ordinaires. Chaque matin, en dehors du temps employé à la fabrication du foyer, il travaillait à son jardin, soignait ses chèvres et s’occupait surtout de l’éducation de ses jeunes loutres. En moins d’un mois, il avait réussi si bien à les apprivoiser, qu’elles le suivaient partout dans la grotte et même en dehors comme l’aurait fait un chien. Elles se reposaient dans une grande corbeille d’où elles pouvaient aller et venir à leur guise. Marcel les avait nommées Jeannette et Mariette ; elles répondaient à cet appel et accouraient, en poussant des cris de joie, à la voix de leur maître.
Le jeune homme s’était alors occupé de leur instruction ; il les avait accoutumées à plonger et à lui apporter le poisson qu’elles prenaient. Elles pêchaient de compagnie avec une perfection rare, sans jamais essayer de mettre la dent sur la proie apportée des profondeurs du lac. Elles aimaient mieux la viande que leur maître leur présentait en échange de leurs captures.
Marcel, qui ne risquait plus, grâce à ces deux précieux auxiliaires, de chômer de poisson, n’éleva pas moins un mur de près d’un mètre autour du vivier naturel que l’ouragan avait improvisé et le mit ainsi à l’abri de toute catastrophe.
Tous ses travaux marchaient de front. C’est ainsi que, depuis quelques jours, il s’était occupé de la récolte des faînes dont il se proposait plus tard de faire de l’huile. En même temps, il rentra les fruits d’automne : poires, châtaignes, noix, noisettes, et il empilait ces provisions précieuses dans d’énormes corbeilles d’osier ou de jeunes pousses de châtaigniers. Grâce à une petite table placée près de son chevet, il pouvait se coucher, la veillée terminée, et lire commodément dans son lit jusqu’à ce que le sommeil vînt lui clore les yeux. Il fermait alors son livre, soufflait sa lampe et s’endormait.
C’était pendant ces soirées, qu’il prolongeait jusqu’à onze heures du soir, que Marcel avait construit les deux portes, les quatre fenêtres et les deux impostes. Les ferrures seules manquaient ; en l’absence des vitres, il avait donné à ses fenêtres la forme de volets portant un trou en cœur. Les impostes, de même que les fenêtres et les portes, devaient être montées sur des châssis mobiles et pourraient s’ouvrir et se fermer à volonté.
Une chose ennuyait fort notre solitaire. Les clous commençaient à lui manquer. Quand il avait déménagé la hutte, il avait oublié d’emporter une boîte assez lourde, remplie de vieilles ferrures, dont maintenant il regrettait amèrement la perte, car tout ce fer lui aurait probablement beaucoup servi. Cette boîte, il s’en souvenait, était restée sous le hangar tout près des bâts, qu’il avait aussi négligé d’emporter.
Un matin, après avoir vaqué à ses opérations habituelles, il prit sa brouette, dans laquelle il plaça une pelle et une pioche et il résolut de se rendre aux ruines de la hutte.
La hutte devait avoir été consumée rapidement, presque en un clin d’œil, car elle était construite de la façon la plus légère. Pieux de médiocre grosseur, planches en volige, rien ne pouvait lutter longtemps contre l’incendie dans cette demeure semblable à toutes ces huttes provisoires destinées à ne servir que pendant la saison d’été et à garantir leurs propriétaires contre les orages fréquents sur les plateaux des Alpes. La construction du hangar n’était pas plus solide. Ce n’était donc en réalité qu’en atteignant le bois de sapins que l’incendie avait pu atteindre son intensité complète. Tout portait Marcel à espérer qu’il trouverait dans les cendres de la hutte et du hangar une foule de ferrements de toute sorte que le feu n’aurait pas endommagés suffisamment pour les mettre hors d’usage. Il ne s’était pas trompé ; il opérait lentement, méthodiquement, fouillant les cendres avec l’attention la plus minutieuse et rejetant au dehors en un tas les cendres ainsi visitées. Il découvrit d’abord une fourche, puis une paire de tenailles, un fer de bêche, une pioche, des marteaux, et successivement la plupart des outils qu’il avait laissés ; bien qu’ils eussent tous perdu leur manche, ils n’étaient nullement détériorés et une toilette un peu vive à l’aide de sable ou de grès pilé les rendrait aussi brillants que s’ils étaient neufs.
Encouragé par les résultats de ses recherches, Marcel redoubla d’attention ; bientôt il retrouva des clous et des ferrures de toutes sortes, gonds, verrous, charniers, puis une pelle, puis un merlin, puis une autre fourche en fer. Plus loin, il rencontra un énorme chaudron qu’il avait jusque-là dédaigné, mais qu’il se hâta cette fois de placer sur sa brouette ainsi qu’une marmite en fer, les pincettes et la pelle de la cheminée. Rien ne semblait plus inutile à Marcel ; tous les objets allaient s’entassant dans la brouette ; celle-ci se trouva bientôt remplie et Marcel se vit obliger de retourner à la grotte. La journée était encore peu avancée ; le jeune homme, ne voulant pas laisser ses recherches, se hâta de revenir et se remit à la besogne. Les cendres de la hutte lui fournirent encore près d’une brouettée de ferrailles de toutes sortes et d’outils qu’il emporta.
Quand il eut terminé ses recherches sur le terrain de la hutte, il passa au hangar.