Celui-ci n’avait pas complètement disparu. Le vent, en s’engouffrant, avait fait voler et emporté au loin la toiture tout d’une pièce. Les fourrages avaient été éparpillés au loin dans toutes les directions. La ruine de ce bâtiment avait été en somme bien plus l’œuvre du cyclone que le fait de l’incendie ; tout y était tordu, brisé, disloqué, mais le feu n’avait eu qu’une part minime dans cette œuvre de destruction.

La trouvaille qui lui fit le plus de plaisir et à laquelle le jeune homme était loin de s’attendre fut un grand et profond mortier en pierre rose avec son pilon de même matière. Le pâtre avait dû s’en servir pour écraser son grain ; Marcel se hâta de placer sur sa brouette ces deux précieux objets ; mais il ne les y mit pas sans peine, car le mortier était fort lourd. Marcel passa une dernière inspection de tous ces débris informes pour bien s’assurer qu’il n’oubliait rien et augmenta encore son bagage d’une poêle et de quelques autres objets qu’il s’empressa de s’approprier. Il résolut enfin de quitter définitivement ces ruines. Il était près de cinq heures du soir et quatre fois déjà il avait accompli le trajet aller et retour pour transporter ses trouvailles à la grotte. Quand il passa près du lieu où gisait le toit brisé du hangar, il résolut de faire un dernier voyage pour s’emparer des planches, la plupart intactes, qui formaient ces débris.

Il enleva tous les clous enfoncés à profusion dans les planches, sépara celles-ci les unes des autres, détacha les traverses en chêne qui les maintenaient et qu’il ne voulait pas perdre, empila le tout et partit. Le soir même, grâce à plusieurs voyages successifs, planches et traverses étaient toutes rentrées dans la nouvelle demeure.

CHAPITRE XVI
Où Marcel continue à trouver, à sa grande satisfaction, ce qu’il ne cherche pas.

Quelques jours suffirent à Marcel pour terminer la clôture de sa nouvelle construction et mettre en place les portes, les fenêtres, les impostes. Le grand travail, entrepris si vaillamment, était complètement terminé, au moins en ce qui concerne les agencements extérieurs. Grâce à des fatigues énormes et aux efforts de son intelligence, le jeune solitaire avait réussi à se créer une habitation spacieuse, chaude, solide, bien aérée, suffisamment éclairée ; il était sûr, dès lors, de pouvoir, à l’avenir, braver en sûreté, sans trop en souffrir, les intempéries et les froids aigus des hautes régions alpestres.

Il avait réservé pour les longues journées d’hiver les aménagements intérieurs ; pour les travaux du dehors, ils étaient à peu près terminés. Il restait à établir une basse-cour. Un hangar fermé par des portes et divisé en divers compartiments remplirait cet office. Là pourraient vivre en paix les lapins, les pigeons, les coqs de bruyère et les faisans, espoir de la cuisine de l’heureux propriétaire. Une étable pour les chèvres serait établie ; quant aux ours, aux chiens et aux loutres, Marcel les laisserait aller et venir à leur guise.

Depuis longtemps déjà, l’emplacement de la basse-cour avait été fixé. Elle serait attenante au bâtiment et y communiquerait par la porte de dégagement ménagée près des rochers où s’ouvrait l’entrée de la grotte. Un ruisseau assez large traversait en diagonale ce terrain, qu’il divisait ainsi en deux parties à peu près égales. Le jeune constructeur avait créé, à l’entrée et à la sortie de ce cours d’eau, des barrages de joncs, si bien tressés qu’ils rendaient impossible le passage d’un animal, si petit qu’il fût.

Pour plus de commodité, au moyen de deux planches réunies par des traverses et clouées sur des piquets solidement fichés en terre, il établit une passerelle, pour traverser le ruisseau. En dehors, et à soixante-quinze centimètres de la haie, il planta une double rangée de jeunes châtaigniers, au bout de laquelle il plaça des bancs sous un berceau. Ces arbres, déjà gros, donneraient de l’ombre dès la première année, et ne tarderaient pas à former une fraîche et charmante promenade.

Sa basse-cour complètement achevée, il s’occupa de niveler le devant de sa demeure. Il établit ainsi, sur toute la largeur de la façade, une rampe en pente douce qui lui permettait, sans recourir à des marches, d’arriver de plain-pied chez lui. Pendant les heures de loisir que lui laissaient ces importants travaux, il courait les rochers, dénichait les pigeons, et transportait les jeunes captifs dans son pigeonnier, qui fut bientôt suffisamment peuplé.

La basse-cour était construite, mais la logique commandait de la garnir. Marcel n’avait à sa disposition ni poules, ni coqs, ni pintades ; en revanche, il avait pu s’assurer depuis longtemps que les faisans, les coqs de bruyère et les gelinottes abondaient sur la corniche. C’est là un gibier de choix qui ne figure guère que sur les tables riches. Il avait, en outre, l’espoir d’assister à l’émigration des oiseaux de passage et de s’emparer de quelques-uns d’entre eux. Il était donc toujours aux aguets et ne sortait plus sans son fusil.