[1] Le grand dieu inconnu.
[XL.]
Le dernier coup de boutoir.
Bon-Affût ne s'était pas trompé: c'étaient effectivement les peaux-rouges, guidés par Addick et don Estevan d'une part et par Atoyac de l'autre, qui poursuivaient les gambucinos.
Nous expliquerons en quelques mots au lecteur, cette apparente alliance entre Addick et Atoyac. Dans le précédent chapitre, nous avons dit que Bon-Affût avait surpris l'amantzin écoutant à la porte. Bien que le grand-prêtre ne comprit pas un mot d'espagnol et par conséquent ne pût rien entendre à la conversation, cependant il avait remarqué une certaine animation dans le discours qui lui avait paru suspecte; pourtant, n'osant pas s'opposer ouvertement à la cérémonie de la grande médecine qui devait avoir lieu dans la soirée même, il fit part de ses soupçons à Atoyac. Celui-ci, déjà mal disposé envers les deux hommes, feignit cependant d'être étonné de la subite méfiance de l'amantzin et la traita de vision. Mais, à la fin, comme le vieillard insistait et qu'il paraissait fortement persuadé qu'il y avait quelque machination cachée sous les jongleries des soi-disant médecins, Atoyac finit par se rendre aux raisons de son ami, il consentit à surveiller ce qui se passerait sur le monticule, et à se tenir prêt à voler au secours de l'amantzin, si celui-ci était dupe d'une fourberie.
Ceci bien convenu entre les deux hommes, aussitôt après que le cortège des captifs eut quitté Quiepaa-Tani, Atoyac s'était mis sur ses traces avec une troupe de guerriers d'élite composée de ses parents et de ses amis; puis, arrivé au pied de l'éminence, il l'avait gravie en partie en se glissant dans les hautes herbes, et s'était mis en devoir d'écouter et d'observer ce qui se passait.
En entendant les prières des cinq hommes, le chef fut sur le point de regretter d'être venu. Bientôt le bruit des voix cessa de se faire entendre. Atoyac supposa que des prières à voix basse avaient succédé aux premières, et attendit. Cependant ce silence se prolongeant, Atoyac se décida à gravir jusqu'au sommet de l'éminence; il demeura tout interdit en n'apercevant que l'amantzin et les sentinelles étendues sur le sol. Dans le premier moment, il les crut morts et appela à lui ses compagnons, qui étaient demeurés en bas du tertre. Ceux-ci accoururent en toute hâte et s'élancèrent vers les dormeurs qu'ils secouèrent avec force sans parvenir à les éveiller. Atoyac devina alors une partie de la vérité; les cris de l'épervier d'eau qu'il avait entendu lui revinrent en mémoire, ne doutant pas que les fugitifs ne se fussent dirigés du côté de la forêt, ils se précipitèrent dans cette direction en hurlant.
Atoyac fut le premier qui aperçut les fuyards, et ce fut lui qui tira le coup de feu dont la balle avait tué un gambucino. Mais la position des blancs devenait critique; car, en arrivant sur la lisière de la forêt, ils se virent subitement arrêtés par la troupe d'Addick et d'Estevan qui les chargèrent avec fureur. Les jeunes filles étaient au milieu des gambucinos, protégées par don Mariano et Balle-Franche; elles se trouvaient relativement en sûreté.
Pendant que Bon-Affût et Ruperto faisaient volte-face pour repousser les attaques des guerriers d'Atoyac et soutenir la retraite, don Leo, s'armant d'un casse-tête que la main d'un Apache blessé venait de laisser échapper, se précipita au plus épais de la mêlée en bondissant comme un tigre aux abois. Les combattants, trop serrés les uns contre les autres pour faire usage de leurs armes à feu, s'égorgeaient à coup de couteau et de lance, ou bien s'assommaient avec les casse-têtes et les crosses des rifles et des fusils.