Cet affreux carnage dura près de vingt minutes, animé par les hurlements sauvages des Indiens et les cris non moins atroces des gambucinos. Enfin, par un effort désespéré, don Leo parvint à rompre la digue humaine qui s'opposait à son passage, et se précipita, suivi de ses compagnons, par la large et sanglante trouée qu'il avait ouverte, au prix de la mort de dix de ses plus déterminés compagnons. Laissant à Bon-Affût le soin de s'opposer aux derniers efforts des peaux-rouges, don Leo rallia son monde autour de lui, et toute la troupe s'élança dans les profondeurs de la forêt, où elle disparut bientôt.
Au lever du soleil, les aventuriers arrivèrent à la grotte qui devait primitivement servir de refuge à Ruperto. Don Leo donna l'ordre de s'arrêter.
Il était temps, les chevaux, haletants de fatigue, ne se soutenaient plus qu'avec peine; d'ailleurs, quelque diligence que fissent les Apaches, les aventuriers avaient sur eux toute une nuit d'avance: ils pouvaient donc prendre quelques heures d'un repos indispensable.
Bon-Affût, qui arriva bientôt avec l'arrière-garde, confirma les prévisions de don Leo. Les peaux-rouges avaient, au dire de Bon-Affût, subitement tourné bride dans la direction de la ville.
Cette nouvelle redoubla la sécurité des aventuriers.
Pendant que les gambucinos, diversement groupés, préparaient le repas ou pansaient leurs blessures, et que les jeunes filles, retirées dans la grotte, dormaient sur un amas de feuilles et de zarapés, don Leo et les deux Canadiens se baignèrent, afin d'effacer les traces de leurs peintures indiennes; puis, après avoir repris leurs vêtements, ils allèrent chercher quelques instants de repos.
Seul, don Leo entra dans la grotte. L'Églantine, assise aux pieds des jeunes filles endormies, les berçait doucement avec le refrain plaintif d'une chanson indienne. Don Mariano dormait non loin de sa fille. Le jeune homme remercia par un doux sourire la femme du chef, s'étendit en travers de l'entrée de la grotte, et s'endormit, lui aussi, après s'être assuré que des sentinelles veillaient à la sûreté commune.
Les premières paroles des jeunes filles, en s'éveillant, furent pour remercier leurs libérateurs. Don Mariano ne se lassait pas de caresser sa fille, qui lui était enfin rendue; le vieillard ne savait comment exprimer sa reconnaissance à don Leo. Doña Laura, avec toute la naïve franchise d'un jeune cœur auquel les détours sont inconnus, ne trouvait pas d'expressions assez fortes pour exprimer à don Leo le bonheur dont son âme débordait; seule doña Luisa demeurait sombre et pensive. En voyant avec quel laisser-aller et quel dévouement don Leo, sans autre intérêt que celui de les servir, avait si souvent risqué sa vie pour elles, la jeune fille avait deviné la grandeur et la noblesse du caractère de l'aventurier; alors l'amour était entré dans son cœur, amour d'autant plus violent que celui qui en était l'objet semblait ne pas s'en apercevoir.
L'amour rend perspicace: doña Luisa comprit bientôt pourquoi son amie lui vantait continuellement les qualités généreuses du jeune homme, elle devina la passion secrète qu'ils nourrissaient l'un pour l'autre. Une douleur cruelle la mordit au cœur à cette découverte; en vain elle se débattit contre l'horrible torture d'une jalousie effrénée car elle sentait que jamais don Leo ne l'aimerait. Cependant, malgré elle, la pauvre enfant se laissait aller sans espoir au charme de voir et d'entendre celui pour lequel elle aurait sacrifié sa vie avec bonheur. Quant à don Leo il ne voyait rien, n'entendait rien: il était ivre de joie et savourait avec délices la voluptueuse félicité dont l'inondait la présence de doña Laura, assise, belle et nonchalante, entre lui et son père.
Heureusement que Bon-Affût n'était pas amoureux, lui, et qu'il voyait nettement les dangers de la position. Il convoqua un conseil composé de lui d'abord, de don Leo, de Ruperto, de don Mariano et de Balle-Franche, dans lequel il fut résolu qu'on se dirigerait en toute hâte vers la plus prochaine frontière mexicaine, afin de mettre le plus tôt possible les jeunes femmes à l'abri de tout danger et d'échapper, si cela était possible, à un retour agressif des Indiens. Surtout il fallait se hâter, parce que, par une coïncidence malheureuse, on se trouvait à l'époque de l'année nommé par les peaux-rouges lune du Mexique, et qu'ils ont choisie pour leur déprédations périodiques sur les frontières de ce misérable pays. Bon-Affût se fit fort d'atteindre les défrichements en moins de quatre jours par des chemins, croyait-il, connus de lui seul.