On partit.

Les aventuriers ne furent pas inquiétés dans leur fuite rapide; et, ainsi que Bon-Affût l'avait annoncé dans l'après-midi du quatrième jour la cuadrilla traversait à gué le Río Gila et entrait dans la Sonora. Cependant, au fur et à mesure qu'ils avançaient sur le territoire mexicain, le front du chasseur se rembrunissait, ses sourcils se fronçaient avec inquiétude, et les regards qu'il portait de tous les côtés dénotaient une profonde préoccupation. C'est que ces parages, dont l'apparence devait dans cette saison être si luxuriante, avaient un aspect étrange et désolé qui faisait froid au cœur. Les terres bouleversées et foulées aux pieds des chevaux, les débris de jacales charbonnés, épars çà et là, les cendres amoncelées aux endroits où auraient dû s'élever d'énormes meules de grains, attestaient que la guerre avait passé par là avec toutes les horreurs qu'elle entraîne à sa suite.

Cependant, à deux lieux à l'horizon, on voyait blanchir les maisons d'un pueblo fortifié, ancien présidio, qui étincelaient aux derniers rayons du soleil. Tout était calme aux environs; mais ce calme était celui de la mort. Aucun être humain ne se montrait; aucune manada ne paraissait dans les prairies dévastées; les recuas de mules et les grelots de la nena ne se laissaient ni voir ni entendre; partout un silence de plomb, une tranquillité lugubre pesaient sur ce paysage et lui donnaient, aux gais rayons du soleil, un aspect navrant.

Tout à coup Balle-Franche, qui marchait un peu en avant de la troupe, ramena son cheval d'un écart qui avait failli le désarçonner et se pencha de côté avec Un cri de surprise. Don Leo et Bon-Affût accoururent avec empressement.

Un spectacle hideux s'offrit alors à la vue des trois hommes. Au fond d'une douve qui bordait la route, un monceau de cadavres espagnols gisaient pêle-mêle, horriblement défigurés et privés de leur chevelure.

Don Leo ordonna de faire halte, ne sachant s'il devait avancer ou reculer. Il était permis d'hésiter dans une semblable occurrence. Pousser jusqu'au présidio, peut-être était-il désert, peut-être même les peaux-rouges s'en étaient-ils rendus maîtres. Cependant une détermination, quelle qu'elle fût, devait être prise sur l'heure. Don Leo à force d'interroger l'horizon, aperçut à environ deux lieues, sur la droite, une hacienda en ruines. Bien que précaire, il valait mieux se réfugier dans cet abri que de camper en plaine. Les aventuriers piquèrent des deux, vingt minutes plus tard, ils arrivèrent à la ferme.

L'hacienda portait les traces du feu et de la dévastation; les murs lézardés étaient noircis par la fumée, les fenêtres et les portes brisées, au milieu des décombres, plusieurs cadavres d'hommes et de femmes à demi consumés étaient entassés çà et là dans les patios. Don Leo conduisit les jeunes filles toutes tremblantes dans une chambre que l'on débarrassa des débris qui en obstruaient l'entrée; puis, après leur avoir recommandé de ne pas en sortir, il rejoignit ses compagnons, qui, sous la direction de Balle-Franche, s'installaient tant bien que mal dans l'hacienda. Bon-Affût était parti à la découverte avec Ruperto. Don Mariano, excité par l'amour paternel, s'était improvisé ingénieur; aidé par une dizaine d'aventuriers, il s'occupait à fortifier la maison du mieux qu'il lui était possible.

Comme toutes les haciendas mexicaines de la frontière, celle-ci était entourée d'une haute muraille crénelée. Don Leo fit boucher la porte; puis, rentrant dans la maison, il ordonna de relever les portes et les fenêtres, fit percer des meurtrières et placer des sentinelles auprès de l'enceinte et sur l'azotea—toit. Donnant ensuite à Balle-Franche le commandement de douze hommes résolus, il lui ordonna de s'aller embusquer avec cette troupe derrière un mamelon couvert de bois qui s'élevait à deux cents mètres à peu près de l'hacienda. Il fit ensuite le dénombrement de sa troupe: en comptant les domestiques de don Mariano et le gentilhomme lui-même, il n'avait auprès de lui que vingt et un hommes; mais ces hommes étaient des aventuriers, déterminés à se faire tuer jusqu'au dernier plutôt que de se rendre. Don Leo ne perdit pas tout espoir. Enfin, toutes ces précautions prises, il attendit. Ruperto arriva bientôt; son rapport n'était pas rassurant.

Les peaux-rouges s'étaient emparés du présidio par surprise; le bourg avait été livré au pillage, puis abandonné; il était complètement désert. De nombreux partis d'Apaches battaient la campagne dans toutes les directions; il paraissait évident que les aventuriers ne pourraient faire une lieue hors de l'hacienda sans tomber dans une embuscade.

Bon-Affût arriva enfin; le chasseur ramenait avec lui une quarantaine de soldats et de paysans mexicains qui depuis deux jours erraient à l'aventure, au risque d'être surpris à chaque instant par les peaux-rouges qui massacraient sans pitié tous les blancs qui tombaient entre leurs mains. Don Leo reçut ce secours imprévu avec joie; un renfort de quarante hommes n'étaient pas à dédaigner, d'autant plus que ces individus étaient armés et par conséquent en état de lui rendre de grands services. Bon-Affût, en bon fourrier, amenait aussi avec lui plusieurs mules chargées de vivres. Le digne Canadien songeait à tout, rien ne lui échappait. Lorsque les hommes eurent été distribués aux endroits les plus exposés aux surprises, don Leo et Bon-Affût montèrent sur l'azotea afin d'examiner les environs.