Nous abandonnerons provisoirement le camp des rancheros, et, faisant rétrograder notre récit de quelques heures, nous retournerons sous la voûte du voladero au moment où, sur l'ordre de Matadiez, les torches avaient été éteintes toutes à la fois.
Miss Anna, effrayée par l'obscurité subite qui avait instantanément succédé à la lueur douteuse qui jusque-là avait éclairé le combat, mais conservant cependant toute sa présence d'esprit, s'était, autant que cela lui était possible, rapprochée de son père, dont elle sentait combien il était important pour elle de ne pas être séparée.
Tout à coup elle frissonna; elle avait senti une main presser doucement la sienne et s'appuyer fortement sur la bride de son cheval, qui, obéissant à l'impulsion nouvelle qui lui était donnée, au lieu d'avancer comme elle le désirait, reculait peu à peu, mais par un mouvement continu, de façon à sortir de la mêlée. Inquiète de cette direction donnée malgré elle à sa monture, la jeune fille, soupçonnant un nouveau piège, se tint sur ses gardes, prête à tout événement, et résolue à faire face au danger, quel qu'il fût, qu'elle prévoyait.
Miss Anna ne ressemblait en rien à ces jeunes filles de notre vieille Europe, qui, abritées sous l'aile tutélaire d'une mère inquiète et attentive, ou derrière les murailles épaisses d'un couvent, rendues faibles et craintives par l'invisible mais toute puissante protection qu'elles sentent planer incessamment autour d'elles, tremblent au bourdonnement d'une mouche qui vole, et s'évanouirent à l'appréhension d'un danger imaginaire; issue de deux sangs fiers et énergiques, l'indomptable volonté et le sang-froid de la race anglo-saxonne se réunissaient en elle au courage patient et dévoué, et à l'angélique douceur de la race hispano-américaine; élevée au Mexique, au milieu des continuelles révolutions qui bouleversent ce malheureux pays, elle s'était, enfant, accoutumée à regarder le danger en face, à ne chercher de protection qu'en elle-même et à agir sous l'impulsion de son propre cœur.
On se tromperait fort si, d'après ce que nous venons de dire, on se figurait miss Anna comme une espèce d'amazone se plaisant au milieu du danger et parfois le recherchant pour se donner la joie d'y échapper par sa force et son courage; il n'en était rien: dans la vie ordinaire, miss Anna était une jeune fille douce, modeste, rougissant au moindre mot et obéissant passivement, sans colère ni impatience, aux ordres souvent un peu durs de son père, heureuse même d'être ainsi délivrée de toute responsabilité personnelle et de pouvoir se livrer en liberté à ses rêves de jeune fille. Mais, dans les circonstances exceptionnelles, son caractère s'éveillait pour ainsi dire; il grandissait avec les événements, et, si graves qu'ils fussent, il la maintenait toujours à leur niveau.
Cette fois encore, à l'approche du danger, miss Anna sentit croître son courage; la situation était pour elle excessivement critique; isolée pour ainsi dire au milieu de tous ces hommes qui combattaient avec acharnement dans les ténèbres, elle comprit qu'elle n'avait de secours à demander à personne, que c'était en elle-même qu'elle devait chercher protection, et que, si elle hésitait à se défendre, elle était perdue.
Son parti fut pris en un instant.
Feignant de se tromper sur les intentions de l'homme qui tenait son cheval, elle cessa d'essayer à dégager sa bride, et, se penchant légèrement en avant:
—Est-ce vous, Remigo Vásquez, demanda-t-elle, qui essayez de me sortir de la mêlée?
—Oui, señorita, répondit une voix étouffée dont l'intonation sinistre aurait dissipé tous ses doutes, si par hasard elle en avait conservé; c'est l'ordre de votre père.