Don Pablo le laissa s'engager dans le pueblo, puis tout à coup, les trompettes mexicaines sonnèrent la charge, et les Américains furent assaillis à la fois en tête et en queue, par les rancheros qui se ruèrent sur eux avec de grands cris.
La mêlée fut terrible; les Américains surpris par l'attaque furieuse et imprévue des rancheros, eurent un moment de désordre et de panique; les rangs se mêlèrent, se rompirent, quelques-uns tournèrent bride, mais bientôt reconnaissant que la retraite était coupée, ils se résolurent à faire leur devoir en braves gens et se groupèrent autour de leur chef, qui, lui, n'avait pas reculé d'un pouce.
La pensée d'une trahison s'était immédiatement présentée à l'esprit de M. de Clairfontaine et il avait exploré d'un regard perçant les rangs des rancheros pressés autour de lui afin de découvrir Matadiez.
Mais le digne Mexicain était trop adroit et partant trop rusé, pour se compromettre ainsi auprès d'un homme auquel il espérait soutirer une grosse somme d'argent; dès que son devoir de guide avait été accompli, il avait fait comprendre à don Pablo que le cas échéant où le coup de main qu'il tentait ne réussirait pas, mieux valait que sa présence parmi les rancheros fût ignorée des Américains, ce qui plus tard lui laisserait la liberté de s'introduire dans leur camp; puis il avait tourné bride et s'était abrité dans un épais fourré, demeurant tranquillement spectateur invisible de l'escarmouche. Aussi M. de Clairfontaine le chercha-t-il vainement, ses soupçons s'évanouirent, et il ne songea plus qu'à sortir à son honneur de la fausse position dans laquelle il était placé.
Cependant le combat devenait sérieux. Resserrés dans un espace fort étroit, les Américains ne réussissaient qu'avec peine à faire exécuter à leurs chevaux les manœuvres nécessaires pour se dégager un peu, les longues lances des rancheros les atteignaient de tous côtés, les reatas et les lassos s'abattaient sur eux comme la foudre, enlevant le cavalier de selle, l'étranglant et le mutilant horriblement.
La situation devenait vraiment critique, deux charges désespérées exécutées en personne par M. de Clairfontaine, avaient été repoussées par don Pablo, que sans cesse il rencontrait devant lui.
Les deux ennemis s'acharnaient avec rage l'un contre l'autre, sachant bien que d'eux seuls dépendait le succès du combat.
M. Prescott, continuellement aux côtés du ranchero, faisait le coup de pistolet avec cette colère froide qui distingue sa nation; chacun de ses coups abattait un homme.
Les rangs des Américains s'éclaircissaient de plus en plus, les cadavres s'entassaient dans cet espace déjà si étroit où avait lieu cette lutte terrible. Miss Anna voyait à quelques pas d'elle seulement son père et son cousin, et oubliant le soin de sa sûreté, bravant la mort à chaque seconde, elle s'élançait vers eux en les appelant à grands cris; mais à chacune de ces tentatives, M. de Clairfontaine faisait bondir son cheval et la repoussait en arrière.
Enfin les choses en arrivèrent à ce point où la défaite complète des Américains devint évidente; il fallait en finir à tout prix. M. de Clairfontaine le sentit: rassemblant autour de lui les quelques cavaliers déterminés qui lui restaient encore, il saisit par la bride le cheval de miss Anna et essaya de l'entraîner. Mais la jeune fille qui sentait qu'elle allait être libre, résista avec l'énergie du désespoir et essaya de se jeter à bas de son cheval en appelant Anita à son secours afin de joindre ses efforts aux siens. La jeune Indienne obéit et se cramponna résolument aux vêtements de sa jeune maîtresse.