C'était avec des forces aussi inférieures que le général Taylor avait résolu d'en venir aux mains avec les vingt mille hommes du président Santa-Anna, si celui-ci essayait de s'emparer des formidables positions dans lesquelles il s'était si bravement retranché.

Le vingt-deux février,—date qui sera à jamais célèbre dans les fastes de l'histoire des États-Unis,—vers sept heures du matin, un cavalier mexicain, monté sur un fort cheval rouan, se présenta aux avant-postes américains et demanda à être conduit à M. de Clairfontaine, commandant des volontaires. Ce cavalier montra un sauf-conduit signé par M. de Clairfontaine.

Le sauf-conduit fut minutieusement examiné, et comme, en somme, il fut reconnu bon, on conduisit le cavalier sous bonne escorte, non pas à la tente de M. de Clairfontaine, mais à l'hacienda de Buena Vista, qui servait de quartier général, et dans laquelle, en ce moment, étaient réunis tous les officiers supérieurs de l'armée américaine; ils tenaient conseil, sous la présidence du général Taylor, afin de convenir des dernières mesures de défense à prendre au cas probable où ils seraient attaqués par les forces mexicaines, qu'ils savaient s'avancer rapidement à leur rencontre.

Ce cavalier était Matadiez, l'ancienne connaissance, du lecteur; le digne Mexicain, peu confiant dans les résultats des manœuvres stratégiques du président Santa-Anna, et, grâce à son astucieuse nature flairant une débâcle affreuse, avait jugé prudent d'utiliser le sauf-conduit que M. de Clairfontaine lui avait signé et de se présenter au plus tôt à lui, afin d'encaisser les sommes qui lui étaient si légitimement dues.

Cependant, comme Matadiez était honnête à sa manière, et qu'il avait fait le serment solennel de sauver miss Anna, il avait résolu de profiter de sa présence au camp américain, pour prendre certains renseignements indispensables sur la jeune fille. Aussi fut-il assez peu satisfait des mesures de précaution que les soldats jugèrent prudent d'employer à son égard. La surveillance attentive dont il était l'objet le contrariait fort. Cette méfiance qu'il inspirait lui semblait blessante pour son honneur de caballero. Il ne consentit donc que d'un air maussade, et parce qu'il craignait d'y être contraint par la force, à se rendre au quartier général.

Arrivé à la porte de l'hacienda, on lui fit mettre pied à terre.

—Et mon cheval? demanda-t-il.

—On en prendra soin, répondit un soldat d'une voix goguenarde.

Il ne dit rien, hocha la tête et entra dans l'hacienda, toujours entouré de son escorte.

—Attendez ici, lui dit un Américain en lui désignant une espèce d'escabeau et l'invitant à s'asseoir.