Don Pablo conduisit les voyageurs à la maison qu'il avait fait préparer pour eux; puis, lorsqu'il les y eut confortablement installés, il se retira discrètement en les avertissant qu'il viendrait les prendre le lendemain de bonne heure pour assister au herradero.
M. Prescott ne fit aucune observation à sa fille sur la façon bizarre dont ils avaient rencontré le jeune homme; seulement le soir, avant de se retirer dans sa chambre à coucher, il lui dit d'une voix légèrement railleuse, en l'embrassant:
—Quel hasard singulier! n'est-ce pas, Anna?
Ce fut toute la jeune fille rougit, mais elle ne répondit pas.
Le lendemain, ainsi que cela avait été convenu, don Pablo vint chercher ses hôtes, et, après leur avoir adressé les compliments d'usage, il les conduisit à des places réservées, d'où ils pouvaient voir commodément le herradero.
Au Mexique, les troupeaux paissent en liberté sur d'immenses pâturages, sous la surveillance de gardiens nommés vaqueros, aussi sauvages qu'eux.
Ces troupeaux, appartenant à plusieurs propriétaires, malgré le soin que mettent les vaqueros à les séparer, finissent, toujours par se mêler et si bien se confondre les uns avec les autres, qu'il devient presque impossible de reconnaître à qui ils sont. Pour obvier à cet inconvénient, une fois par an, tantôt pour les taureaux, tantôt pour les chevaux, les vaqueros réunissent tous les troupeaux, les conduisent tantôt à un village, tantôt à un autre, les renferment dans des corrales faits exprès, où ils les entassent par milliers. Une fois là ils les lacent, les séparent et les marquent au chiffre de chaque propriétaire, au moyen d'un fer chaud. C'est ce qui se nomme un herradero.
Les herraderos sont de véritables fêtes pour les vaqueros, et des prétextes de réunion pour les rancheros et les hacenderos; on les voit arriver de tous les côtés, vêtus de leurs plus beaux habits, montés sur leurs meilleurs chevaux, dans l'intention de lutter entre eux d'adresse et d'audace; aussi cette fête est-elle une véritable fantasia plus émouvante cent fois que celles exécutées par les Arabes, et dans laquelle le désir de se surpasser l'un l'autre excite à un si haut degré l'émulation de ces centaures, qu'ils accomplissent les prouesses les plus extraordinaires.
Il y a quelque chose qui saisit, intéresse et donne le vertige dans le spectacle étrange qu'offrent ces hommes, montés sur des chevaux fougueux, rompus à tous les exercices de l'équitation, se précipitant à fond de train dans un corral renfermant plusieurs milliers d'animaux effarés, presque fous de terreur, qui se foulent, se pressent, se poussent pour éviter l'atteinte du lasso qui les menace et que le vaquero fait tournoyer autour de sa tête, en poussant des cris rauques et sauvages, en tourbillonnant autour de cette masse vivante et indomptée, qui mugit, résiste et fait d'incroyables efforts pour rompre l'obstacle qui s'oppose à sa fuite.
Le herradero dura six jours, il y avait plus de vingt mille têtes de bétail à séparer et à marquer.