Le mot velorio est essentiellement mexicain, il n'a pas d'équivalent possible dans le langage des honnêtes gens, nous n'essaierons donc pas de le traduire; dans celui dont nous avons esquissé la description, dès que la nuit était venue, à la lueur douteuse de quelques candilejos, aux mêches charbonneuses, attachés contre les murs par des mains de fer, une nombreuse compagnie, mêlée d'hommes et de femmes, envahissait la salle, débouchait dans les pièces attenantes, montait à l'étage supérieur, et jusqu'au jour on dansait, on jouait, on buvait, et souvent on faisait pis encore.

Les celadores chargés du soin de veiller à la sûreté commune des habitants de la ville, les patrouilles qui parcouraient les rues pour maintenir le bon ordre, évitaient soigneusement les approches de ce repaire, et quels que fussent les cris qui s'en échappassent, le tumulte horrible qui y régnât, rendus volontairement sourds par la crainte, ils passaient sans s'arrêter et même en hâtant le pas, sans se risquer à jeter un coup d'œil du côté de ce redoutable velorio, si ce n'est afin d'assurer que quelques-uns de ses hôtes sinistres ne faisaient pas irruption au dehors et ne se mettaient pas à leur poursuite.

C'est dans cet affreux repaire que, deux jours après l'arrivée de nos voyageurs à San Luis, nous introduirons le lecteur vers dix heures du soir environ.

Il y avait chambrée complète, toutes les salles étaient pleines, toutes les tables garnies; dans le fond de la plus grande pièce, quelques musiciens ou soi-disant tels, car au Mexique, tout le monde a la prétention d'être musicien, placés sur une estrade assez élevée, jouaient à qui mieux mieux, sans se préoccuper les uns des autres, des airs, n'importe lesquels, que du reste personne n'écoutait.

Un nuage de fumée, produit par les candilejos, les sebos, les pipes et les cigares, planait comme une auréole lugubre au-dessus des consommateurs et assombrissait encore l'éclairage déjà plus qu'insuffisant de cette vaste pièce, qui se trouvait ainsi plongée dans une espèce de crépuscule brumeux dont, notons-le en passant, les habitués de la maison étaient loin de se plaindre, au contraire.

Là se trouvait réunie en ce moment la collection la plus complète de mauvais drôles qui se puisse imaginer, drapés fièrement dans des guenilles hétéroclites comme jamais Callot n'en a rêvé dans ses compositions les plus fantasques et les plus excentriques.

Le velorio était en liesse; il hurlait du haut en bas des imprécations et des blasphèmes dans toutes les langues connues et inconnue, car tous les pays du globe sans exception y étaient représentés par quelques coquins émérites.

Dans l'angle le plus obscur de cette salle ténébreuse, non loin de l'estrade sur laquelle se tenaient les musiciens, un homme, enveloppé d'un manteau, le chapeau rabattu sur les yeux, était assis seul à une table, le dos appuyé au mur, le coude sur la table, la tête dans la main; il fumait un mince papelito en laissant errer des regards investigateurs autour de lui sans songer à entamer la mesure de mescal placée devant lui.

Cet homme était entré un des premiers dans le velorio, au moment où les peones allumaient les sebos, il avait choisi cette place entre toutes, s'était assis, avait demandé de la liqueur; depuis lors il n'avait donné signe de vie que pour tordre une nouvelle cigarette, lorsque celle qu'il fumait touchait à sa fin. Dans tout autre lieu que celui où il se trouvait, ses allures étranges, son affectation à cacher son visage auraient appelé l'attention sur lui; mais dans ce bouge, chacun était trop occupé de ses propres affaires pour songer à celles des autres, et nul n'avait pris garde à lui. Seulement, comme par un accord tacite, afin de lui laisser plus de liberté, personne n'était venu s'asseoir à sa table: délicatesse de bandit, depuis que l'homme dont nous parlons devait intérieurement être très reconnaissant, car, ainsi que nous l'avons dit plus haut, le velorio s'était si rapidement rempli que toutes les tables étaient garnies de buveurs, et que quelques-uns même, ne trouvant plus de place nulle part, s'étaient assis sur le bord même de l'estrade des musiciens et s'étaient fait servir là du pulque et du mescal.

Soudain un mouvement d'ondulation assez fort s'opéra dans la foule des buveurs, vigoureusement repoussés à droite et à gauche; et sans paraître se soucier des cris et des malédictions qui le saluaient sur son passage, un individu, cause unique de ce bouleversement, alla résolument s'asseoir sur le banc occupé déjà par l'inconnu et se plaça juste en face de lui.