Panneau décoratif pour un dessus de cheminée de la salle à manger du château de Malromé. Ce fut une des dernières œuvres de Lautrec.
Que d'autres portraits il convient d'ajouter à tous ceux-là: les portraits de M. de Lauradour, de M. Louis Bouglé, de M. H. Marty (Souvenir du bal des Quat'-z'Arts), du docteur Péan en train d'opérer, de M. Fourcade, de M. Boileau, de l'acteur Samary, de M. Georges-Henry Manuel, etc. La dernière toile peinte par Lautrec, ce sera le tableau intitulé: Un examen à la Faculté de Médecine et portraits encore de MM. les Docteurs R. Wurtz, Fournier et Gabriel Tapié de Celeyran.
De portraits en portraits, Lautrec était arrivé, comme pour ses autres œuvres, à une manière plus grasse, plus enveloppée, plus souple. S'il eût vécu une vie plus longue, un beau métier de peintre, exclusivement de peintre, eût été le sien! Je veux dire un métier dans lequel le dessin eût laissé moins voir son impérieuse volonté!
Lautrec commençait souvent ses portraits avec la plus extrême fantaisie, c'est-à-dire par le milieu de la figure, par exemple, ou par une oreille, ou par le nez; et, parti de là, il multipliait ses hachures dans le sens du caractère, et en cherchant par conséquent le stigmate-type. Et si l'on reconnaît chaque fois le style, on peut bien avancer que Lautrec réalisait, pour chaque portrait, une nouvelle mise en page. Comparez les portraits de M. Dethomas (sur un fond de bal masqué), de M. Henry Nocq (dans l'atelier de Lautrec), de M. Samary (dans un rôle) ou de Mlle Dihau (assise devant son piano);—et la confrontation sera significative.
Plus loin, nous parlerons de quelques-uns des portraits que Lautrec peignit en plein air. Ceux que nous avons déjà cités, il les a presque tous peints à l'atelier ou dans des intérieurs. Ils ont, ceux-là, une sobriété du meilleur aloi, une sûre distinction, un goût accompli de l'arrangement. Je ne sais quelle place les musées de l'avenir leur réserveront; je ne le sais et je ne m'en préoccupe guère; mais ce que je sais bien, c'est que tous ces portraits là seront excellemment représentatifs de notre temps. Ils diront à leur manière quels hommes peu joyeux nous fûmes, et combien le goût du panache nous intéressait peu. Portraits quasi résignés, s'ils ne sont pas «à expression navrée», comme les portraits peints par Van Gogh. Portraits pour tout dire d'une époque qui n'osait plus guère vivre, et qui allait tout droit, en serrant les fesses, vers la catastrophe mondiale, qui est arrivée, et qui a tout remué. Portraits de gens qui attendaient et qui attendent encore, ahuris, anéantis, comme si le goût de la vie n'avait plus aucune raison d'être!... Ah! certainement, ce ne sont point là des portraits que l'on pourra opposer un jour à la pompe et à la magnificence de quelques nobles portraits dits historiques; mais, tels quels, ne réflèteront-ils pas nos inquiétudes et nos alarmes, nos peurs et nos angoisses, toutes croyances mortes, et toutes réflexions devenues comminatoires devant l'inexplicable, devant le pourquoi, devant le sens de la vie? En un mot, ne sont-ce pas là, tels quels, les vrais portraits des pauvres êtres que nous sommes; et alors, ne sommes-nous pas les vrais compagnons des filles dont je parlais au chapitre précédent? Portraits d'une époque que la Science torture et que la Vie emplit de doute.
DANS LE JARDIN DU PÈRE FOREST
Dans ce temps-là, il existait, au bas de la rue Caulaincourt, un vaste jardin appelé Jardin du tir à l'arc, que l'Hippodrome a actuellement remplacé.
Ce jardin appartenait au père Forest, un photographe, qui a donné son nom à une rue voisine.