Il n’y avait pas lieu à ouvrir un débat ni sur la personnalité de Rodin, ni sur l’affectation de l’hôtel Biron. Le grand sculpteur Rodin vous offre un trésor inestimable que tous les pays civilisés épris d’art vous envient.

La seule attitude à prendre était de tourner, vers l’homme qui nous a dotés de marbres impérissables, l’unanime gratitude de la nation et de ses représentants. (Vifs applaudissements.)

M. le président.—La parole est à M. le sous-secrétaire d’État des Beaux-Arts.

M. Dalimier, sous-secrétaire d’Etat des Beaux-Arts.—J’en demande pardon à mon collègue, M. Breton, mais je n’ai jamais pensé et nous n’avons jamais pensé que l’heure était mal choisie pour déposer sur le bureau de la Chambre le projet de loi qui est en discussion.

Notre collègue, M. Breton, disait que jamais on n’avait réservé en France à aucun artiste l’honneur, que l’on fait aujourd’hui à Rodin, de réunir ses œuvres dans un bâtiment appartenant à l’État pour constituer un musée qui portera son nom.

C’est sans doute parce que jamais, à aucune époque, aucun artiste ne fit à l’État une offre comme celle que Rodin nous fait aujourd’hui.

Depuis de longues années, Rodin qui aurait pu avec la plus grande facilité vendre à l’étranger toutes ses œuvres, n’a eu que ce souci, dont nous devons le louer, de les garder, de les grouper, d’avoir toujours sous la main celles qui lui paraissaient les meilleures et les plus pures, évaluées aujourd’hui, non pas comme on le prétendait à dire d’experts officiels, mais de la façon la plus stricte, à près de 3 millions. Ces œuvres, Rodin aurait pu les monnayer; il les a gardées pour son pays, pour qu’on puisse suivre l’ensemble de ses efforts depuis le jour où, comme le rappelait M. de Monzie, il était refusé à l’École des Beaux-Arts, depuis le jour où son premier envoi au Salon était refusé, luttant difficilement et arrivant enfin à réunir cette œuvre considérable devant laquelle tous les esprits non prévenus s’inclinent. Cet homme aurait pu vendre tout cela à l’étranger; il l’a gardé pour son pays. Aucun artiste, à aucune époque, n’a fait à l’État une offre semblable, et c’est pour cela peut-être que la question ne s’est jamais posée et qu’il n’y a pas de précédent.

Je dois indiquer à ceux de nos collègues qui ont apporté leur protestation que, depuis hier, nous avons singulièrement aggravé notre cas. Rodin, depuis la donation, s’est aperçu qu’il était resté dans ses ateliers un certain nombre d’œuvres qu’il n’avait pas encore données à l’État, et hier, M. le ministre de l’Instruction publique et moi, nous avons fait une fois de plus le pèlerinage de la petite maison de Meudon, cette petite maison dans laquelle Rodin a toujours vécu de la façon la plus humble et la plus modeste; et, hier, Rodin a donné à l’État, outre les œuvres indiquées dans la donation qui vous est soumise aujourd’hui, toutes les œuvres qu’il n’avait pas données jusqu’à ce jour et qui ont été chiffrées par les experts à 347.700 francs, ce qui porte l’ensemble de la donation à près de trois millions.

Dans ces conditions, nous pensons que nous avions le devoir d’apporter immédiatement le projet devant la Chambre et que la Chambre a le devoir, dans un vote quasi-unanime, d’exprimer à ce grand artiste toute sa reconnaissance et tous ses remerciements.

Il y a, on l’a rappelé, des salles Rodin. On a groupé les œuvres de Rodin au musée Kensington de Londres; il y a des salles dans lesquelles on a groupé ses œuvres au Métropolitain de New-York; on a créé à San-Francisco un musée Rodin, et la France, qui peut revendiquer Rodin comme un de ses plus grands artistes, serait seule à ne pas avoir de musée Rodin! La Chambre ne refusera pas le cadeau qu’on lui apporte. (Applaudissements.)