Là, comme dans d’autres circonstances similaires, les positions étaient prises et les autorités ecclésiastiques auraient été jouées au «Sacré-Cœur» comme elles l’avaient été pour «les Oiseaux», «l’Abbaye aux Bois» et autres spoliations similaires. (Très bien! très bien à droite.)
Pour «les Oiseaux» et «l’Abbaye aux Bois» toute la bande des associés s’était effacée après accord, laissant le champ libre à M. Cahen, flanqué de son opérateur Lœve, et ainsi avaient été adjugés, pour une somme relativement minime, des immeubles d’une importance et d’une valeur infiniment plus considérables. C’était la première vague des «nouveaux riches», ceux du temps de paix. (Sourires.)
Le 18 décembre 1909, il devait en être de même: toute la bande s’effaçait devant M. Bernheim—sauf erreur!—qui, sans mon intervention à la tribune et la résistance du Sénat, aurait acquis l’immeuble du Sacré-Cœur, quelques jours après, pour 4 ou 5 millions, alors qu’au dire des experts les plus autorisés, la valeur de cet immeuble dépasse 15 millions. A l’heure actuelle, les Parisiens verraient, à, l’angle de la rue de Varenne et du boulevard des Invalides, un lot de constructions bizarres, d’une laideur ultra-moderne, comme celles qui déshonorent aujourd’hui le carrefour de la rue de Sèvres et du même boulevard des Invalides.
Mais le Sénat, et je l’en remercie encore une fois, en décida autrement le 14 décembre 1909. (Mouvements divers.)
Cette séance du 14 décembre 1909, messieurs, fut à la fois pleine de surprises et d’imprévus par ses à-côtés, par son développement, par son dénouement.
Aussitôt ma demande d’interpellation déposée, sollicitant l’ajournement de la mise en vente de l’immeuble du Sacré-Cœur, avant même que notre honorable président en eût donné connaissance au Sénat, j’étais invité, par M. le garde des sceaux d’alors, à aller conférer avec lui, dans les couloirs du Sénat.
Là, tous les arguments pour me décider à renoncer à mon projet d’interpellation furent mis en œuvre: intimidation, séduction, séduction surtout! J’allais me compromettre ou tout au moins me diminuer dans un débat sans issue! Le gouvernement était dessaisi par le séquestre. Que pouvait-on répondre? Et pourtant, on voulait répondre, ne serait-ce que par déférence pour le Sénat et courtoisie envers moi! «Allons, il fallait écouter un bon conseil, tout de sympathie... mais oui, de sympathie réelle pour mon caractère, pour son indépendance, pour son inexpérience peut-être!» (Sourires.)
Ah! l’honorable M. Briand s’y connaît en matière de séduction, son éloquence se fait si douce et si persuasive... Néanmoins, je maintins mon interpellation!
Ce fut à la fois épique et cocasse.
Par trois fois, M. le ministre et moi prîmes la parole, et à mesure que la discussion s’étendait, à notre étonnement commun, je constatai que la majorité du Sénat, que j’eusse supposée favorable à la thèse du Gouvernement, se faisait de plus en plus réservée, froide et même hostile devant l’insistance ministérielle. (Mouvements divers.) Puis, ce furent, à droite, mes honorables collègues MM. Riou et Jénouvrier—ce dernier surtout—qui m’apportèrent le concours de leur talent et de leur science juridique. Enfin, à gauche, l’honorable M. Strauss, dont je n’eusse osé escompter l’intervention favorable à ma thèse, en plaidant la nécessité de conserver à ce quartier de Paris un vaste terrain libre, aéré et salubre, enlevait définitivement la décision du Sénat.