M. le rapporteur.—Je ferai remarquer au Sénat que je ne fais qu’y suivre M. de Lamarzelle; et, comme disait le «talentueux» Montaigne, dont on ne discute pas le style ici et que je cite, en tout cas, je ne fais que le «clouer à ses propos». (Sourires.)

M. de Lamarzelle.—Vous êtes dur!

M. le rapporteur.—Clouer ne veut pas dire crucifier.

M. de Lamarzelle.—J’avoue que je me trouve très bien portant, même après votre spirituelle raillerie!

M. le rapporteur.—Je ne vous raille pas, mon cher collègue, vous savez, au contraire, combien j’estime votre caractère, comme votre talent. Je pousse donc mon argument et vous y répondrez avec votre éloquence coutumière.

C’est, selon le mot franchement proféré à la tribune de la Chambre par M. de Gailhard-Bancel, pour défendre contre la prescription de l’oubli l’ancienne demeure des Dames du Sacré-Cœur qu’on s’attaque si bruyamment au musée Rodin. Voilà ce qui fait trouver le projet de loi condamnable et même damnable, et l’œuvre de l’artiste trop peu mûre pour la gloire et même un peu diabolique. Voilà pourquoi on soulève ici le vieux problème de la moralité dans l’art, cette quadrature du cercle de l’éthique et de l’esthétique, comme si ce qui est vraiment beau n’était pas moral en soi, n’étant que la splendeur du vrai.

«Le vrai, le beau, le bien, disait Diderot, ce grand critique d’art, voilà ma trinité.» (Applaudissements répétés à gauche.) Pour être laïque, ce credo n’en est pas moins gros de sens et d’un beau sens. En tout cas, Rodin n’en peut mais. Ce n’est pas pour profaner sataniquement une chapelle, d’ailleurs désaffectée, qu’il jette son dévolu sur elle et en paye le loyer si magnifiquement.

Les mérites de son œuvre n’en sauraient être diminués et le mobile, plus ou moins avoué des adversaires de la donation, tel que je viens de le désigner, émousse bien les critiques qu’ils décochent au donateur, de face ou de biais.

Mais envisageons un moment ces critiques. Je vous ferai remarquer, messieurs, que dans mon rapport, je me suis tenu à l’écart des querelles d’école. L’intérêt et la beauté du futur musée avaient seuls dicté la décision de votre Commission spéciale. Elle m’avait chargé de faire ressortir l’un et l’autre. En toute sincérité, sans fracas verbal, j’y ai tâché de mon mieux. Mais la tournure que prend la discussion m’oblige à n’y pas garder une attitude si platonique à cette tribune. J’en viens donc à la querelle d’école dont on s’y est fait l’écho pour les besoins d’une autre cause.

Je déclare d’abord que, loin de déplorer ces sortes de querelles, je les crois fécondes,—du moins quand on n’en fait pas des arguments politiques,—car c’est «pour les envieux excités» que nombre d’artistes ou d’écrivains sont montés au comble de leur art. Elles sont vieilles, d’ailleurs, comme les arts et métiers; il y a trois mille ans qu’on disait: «Le potier est jaloux du potier, le menuisier du menuisier; et tout n’en va que mieux à l’atelier.» Phidias avait des détracteurs acharnés, et le fronton du Parthénon reste incomparable. Ghibert et Donatello se poursuivaient de critiques réciproques et acérées et ce sont les deux créateurs de la sculpture moderne. Autour de Raphaël, on cabalait contre Michel-Ange, ce qui ne l’empêchait pas de peindre la Sixtine. Nous avons eu, en musique, la querelle des Gluckistes et des Piccinistes qui, selon le mot de Jean-Jacques, «déboucha les oreilles françaises», comme nous avions eu, en littérature, celle des Cornéliens et des Raciniens, qui se renouvela en celle des romantiques et des classiques, puis des naturalistes, laquelle dure encore, et tant mieux! Quand il n’y aura plus de libre querelle d’art et de littérature, c’est qu’il n’y aura plus de création artistique ou littéraire. Les chefs-d’œuvre seront devenus des modèles incompris que copieront mécaniquement, en figures stylisées, des élèves bien sages et bien stériles, et dans les écoles mornes régneront, montant la garde autour des poncifs, ces pions du beau. (Applaudissements répétés.)