«Qu’il me soit permis de rapporter à ce sujet le seul et beau quatrain (qui n’est pas un quatrain, mais une poésie fort commune que le chevalier dénature!) de Mlle Scudéry:
Quand je vois un illustre guerrier
Dont le bras a gagné mille et mille batailles;
. . . . . . . . . .
Qu’Apollon, autrefois, bâtissait des murailles
Et que Mars était jardinier.»
Ailleurs, le chevalier nous dit enfin:
«Le 9 juin 1782, le comte et la comtesse du Nord furent au Champ-de-Mars voir manœuvrer le régiment des gardes françaises, si bien discipliné par les soins et l’activité de M. le maréchal de Biron. Les soldats firent différentes évolutions de guerre, et l’exercice à feu, qui fut parfaitement exécuté, de l’aveu même de tous les officiers généraux. Après ces exercices, le comte et la comtesse du Nord se sont transportés à l’hôpital des gardes et n’ont pas dédaigné d’entrer dans tous les détails qui concernent l’administration de cet hospice guerrier, qui doit son établissement aux soins et à la munificence de M. le maréchal duc de Biron, qui ne cesse d’y veiller et de procurer toutes les aisances aux soldats malades de son régiment.»
Laissons ce bavard pittoresque, et venons maintenant à Mme de Genlis, dont les Mémoires, publiés à Paris, en 1825 (six volumes!) contiennent un portrait très caractéristique du maréchal, qui donna, en fin de compte, son nom à l’hôtel de la rue de Varenne, et pour les deux bonnes raisons qu’il y fit d’abord un long séjour (du 15 juillet 1753 au 29 octobre 1788), et qu’ensuite il y étala un faste incontesté.
La précieuse et vaniteuse Félicité-Stéphanie, comtesse de Genlis, ridicule organisatrice de débats littéraires (quel poids elle porte de tous les salons qu’elle fit ouvrir depuis!) délaissant pour un moment ses vains ouvrages historiques et pédagogiques, ne pouvait pas manquer, de son côté, de faire partie du concert de louanges offert au maréchal. Elle y tint, d’ailleurs, fort complètement et avec une ruse dévote, tous les instruments chers aux prêtres, aux nobles et aux princes.
Voici son principal couplet:
«Le maréchal de Balincour et le maréchal de Biron furent les témoins de toutes nos folies et s’en amusèrent beaucoup. Le maréchal de Biron avait dix-sept ou dix-huit ans de moins que le maréchal de Balincour; il avait soixante-neuf ou soixante-dix ans, on ne lui en aurait pas donné plus de cinquante-cinq. Il avait une taille majestueuse, une très belle figure, et l’air le plus noble et le plus imposant que j’aie vu. On dit de Brutus qu’il fut le dernier des Romains; on peut dire du maréchal de Biron qu’il fut en France le dernier fanatique de la royauté; il n’avait de sa vie réfléchi sur les diverses sortes de gouvernements et sur la politique. Mais il est certain qu’il était né pour représenter dans une cour, pour être décoré d’un grand cordon bleu, pour parler avec grâce, noblesse à un roi, pour connaître et pour sentir les nuances les plus délicates du respect dû au souverain et aux princes du sang; toutes celles des égards dus à un gentilhomme et de la dignité que doit avoir un grand seigneur. Le système établi de l’égalité eût anéanti toute sa science, tout son bon goût, toute sa bonne grâce. Il adorait le roi parce qu’il était le roi; il aurait pu dire ce que Montaigne disait de son ami La Boëtie: je l’aime parce que je l’aime, parce que c’est lui et que c’est moi. Le maréchal, dans d’autres termes, faisait exactement la même définition de son attachement passionné pour le roi. C’était une chose plaisante, même alors, de l’entendre parler des républicains; il regardait les républicains comme des espèces de barbares. Il avait, d’ailleurs, beaucoup de bon sens, une droiture et une loyauté de caractère qui se peignaient sur sa belle physionomie; il avait montré à la guerre la plus brillante valeur.
«Un jour que l’on faisait devant lui l’énumération des maréchaux de France de son nom: «Vous en nommez un de trop, dit-il; on ne doit pas compter celui qui fut infidèle à son roi.» Enfin, il aimait les jeunes personnes, il avait avec elles une galanterie chevaleresque qui donnait une idée de celle de la cour de Louis XIV dont il avait vu, dans sa première jeunesse, les derniers moments. Il respectait le maréchal de Balincour, qui pouvait en conserver un plus long souvenir; il enviait sa vieillesse et, en parlant de lui, il disait avec admiration: Il avait trente ans à la mort du feu roi! C’était dans sa bouche un éloge.»