Il connut ensuite des ateliers presque aussi rudes: ce ne fut que peu à peu, après beaucoup d’efforts, qu’il put s’installer rue des Fourneaux, puis boulevard de Vaugirard et au Clos-Payen, l’ancien hôtel de Corvisart, sis boulevard d’Italie. Là, dans ce dernier logis qui offrait tant de charme, bien qu’il tombât chaque jour quelque partie de plafond ou de mur, Rodin retarda de toutes ses forces la venue des démolisseurs. Son vif regret, c’est de n’avoir pu acheter alors cette charmante «folie» qu’avait édifiée M. de Neufbourg. Rodin ne se console pas de cette demeure détruite.

Mais, déjà, il s’était logé à Sèvres, dans une maison perchée sur une hauteur; et tous les soirs, et tous les matins, il était là, regardant avidement l’espace par les nombreuses fenêtres de sa maison. Il l’aimait; et cela, naturellement, lui avait fait—pour s’en éloigner le moins possible—solliciter des travaux à la manufacture de Sèvres, bien qu’elle fût alors dirigée par feu Lauth, un chimiste qui était un tenace ennemi des artistes. Rodin y exécuta quelques vases que l’on peut voir encore dans le musée; mais d’autres, les plus beaux, furent cassés par les employés du sieur Lauth, qui jugeait tout bonnement ces vases comme de honteuses œuvres! On croit rêver! Mais c’est Rodin lui-même qui nous a dit que ses vases étaient souvent placés à terre, pour qu’en passant chacun pût leur décocher une ruade! Sainte Administration!

Rodin ne donnait, heureusement, que quelques heures par semaine à une aussi clairvoyante manufacture; il vivait la plus grande partie de ses jours à Paris, dans ses ateliers déjà encombrés d’œuvres, déjà si nombreuses qu’il n’en «connaissait» vraiment que les principales. En exemple, c’est là que son ancien collaborateur à l’Exposition de 1878, Jules Desbois, avait trouvé, tournée contre le mur, dans une remise du faubourg Saint-Jacques, la grande figure: Eve, tant de fois reproduite depuis, bien qu’inachevée, à cause du brusque départ du modèle.

Des œuvres nombreuses! C’est que Rodin l’a bien souvent répété, il posséda tout de suite une prodigieuse facilité à modeler. Chez Carrier-Belleuse, son habileté déconcertait tout le monde; et Carrier n’y était pour rien, quoi qu’en ait dit un aimable et peu renseigné critique qui a parlé quelque part des «enthousiastes leçons» de Carrier-Belleuse. Enthousiastes leçons, non pas! Ce patron, gentilhomme de belle allure, sorte de Rubens du bibelot et de la statuette, était trop féru de plaisirs pour gâcher son temps à enseigner quoi que ce soit aux nombreux ouvriers qu’il avait cantonnés dans ses ateliers de la rue de la Tour-d’Auvergne. On produisait vaille que vaille; et, comme Rodin était le plus habile de tous les collaborateurs de Carrier, il avait obtenu, seul, d’avoir modèle vivant pour les nus et pour les draperies. Ah! les draperies! Rodin en exécuta tellement à ce moment de sa vie que cela le détourna à tout jamais de la sculpture religieuse, où la draperie s’impose. Il avait, en sortant de chez Carrier, positivement, si l’on peut ainsi dire, «soif de nu!»

Et pourtant, que d’obstacles avant de le satisfaire, ce passionné désir.

Rodin raconte encore: «La nécessité de vivre m’a fait apprendre toutes les parties de mon métier. J’ai fait la mise au point, dégrossi des marbres, des pierres, des ornements, des bijoux chez un orfèvre, certainement trop longtemps. Je regrette d’avoir perdu tant de temps, car tout ce que j’ai fait alors dans tant d’efforts dispersés pouvait être rassemblé vers une belle œuvre. Mais cela m’a servi. J’ai donc beaucoup travaillé chez les autres. Ceux qui ont été pauvres comme moi, n’ayant ni secours d’État, ni pension, ont travaillé chez tout le monde.

«Cela m’a fait un apprentissage déguisé; j’ai fait, successivement, tantôt des boucles d’oreilles chez un orfèvre, tantôt des figures décoratives aux torses de trois mètres.

«On s’attachait alors à des minuties qui ne signifiaient rien; on avait le soi-disant respect du travail sans valeur. On travaillait à rebrousse-poil et à contre-sens.

«Les pontifes de l’Art, de par leur situation, entendaient imposer le respect. Il y avait comme une hiérarchie défendue.

«Ces gens qui se disaient les dévots de l’art n’y comprenaient rien.