On avait exposé des amphores, des buires, des toiles; mais les torches s'éteignaient; on prit des brandons au bûcher du Baal, et les Carthaginois, pour boire, se tenaient le cou renversé, la bouche ouverte. D'autres, au bord des flaques bourbeuses, y plongeaient leurs bras jusqu'à l'aisselle, et se gorgeaient d'eau si abondamment qu'ils la vomissaient comme des buffles. La fraîcheur peu à peu se répandait; ils aspiraient l'air humide en faisant jouer leurs membres, et dans le bonheur de cette ivresse bientôt un immense espoir surgit. Toutes les misères furent oubliées. La patrie encore une fois renaissait.
Ils éprouvaient comme le besoin de rejeter sur d'autres l'excès de la fureur qu'ils n'avaient pu employer contre eux-mêmes. Un tel sacrifice ne devait pas être inutile;—bien qu'ils n'eussent aucun remords, ils se trouvaient emportés par cette frénésie que donne la complicité des crimes irréparables.
Les Barbares avaient reçu l'orage dans leurs tentes mal closes; tout transis encore le lendemain, ils pataugeaient au milieu de la boue, en cherchant leurs munitions et leurs armes, gâtées, perdues.
Hamilcar, de lui-même, alla trouver Hannon; et, suivant ses pleins pouvoirs, il lui confia le commandement. Le vieux suffète hésita quelques minutes entre sa rancune et son appétit de l'autorité. Il accepta cependant.
Ensuite Hamilcar fit sortir une galère, armée d'une catapulte à chaque bout. Il la plaça dans le golfe en face du radeau; puis il embarqua sur les vaisseaux disponibles ses troupes les plus robustes. Il s'enfuyait donc; et, cinglant vers le nord, il disparut dans la brume.
Mais trois jours après (on allait recommencer l'attaque), des gens de la côte libyque arrivèrent tumultueusement; Barca était entré chez eux. Il avait partout levé des vivres et il s'étendait dans le pays.
Les Barbares furent indignés comme s'il les trahissait. Ceux qui s'ennuyaient le plus du siège, les Gaulois surtout, n'hésitèrent pas à quitter les murs pour tâcher de le rejoindre. Spendius voulait reconstruire l'hélépole; Mâtho s'était tracé une ligne idéale depuis sa tente jusqu'à Mégara, il s'était juré de la suivre; et aucun de leurs hommes ne bougea. Mais les autres, commandés par Autharite, s'en allèrent, abandonnant la portion occidentale du rempart. L'incurie était si profonde que l'on ne songea pas à les remplacer.
Narr'Havas les épiait de loin dans les montagnes. Il fit, pendant la nuit, passer tout son monde sur le côté extérieur de la lagune, par le bord de la mer, et il entra dans Carthage.
Il s'y présenta comme un sauveur, avec six mille hommes, tous portant de la farine sous leurs manteaux, et quarante éléphants chargés de fourrages et de viandes sèches. On s'empressa vite autour d'eux; on leur donna des noms. L'arrivée d'un pareil secours réjouissait moins les Carthaginois que le spectacle même de ces forts animaux consacrés au Baal; c'était un gage de sa tendresse, une preuve qu'il allait enfin, pour les défendre, se mêler de la guerre.
Narr'Havas reçut les compliments des anciens. Puis il monta vers le palais de Salammbô.