Il ne l'avait pas revue depuis cette fois où dans la tente d'Hamilcar, entre les cinq armées, il avait senti sa petite main froide et douce attachée contre la sienne; après les fiançailles elle était partie pour Carthage. Son amour, détourné par d'autres ambitions, lui était revenu; et maintenant il comptait jouir de ses droits, l'épouser, la prendre.

Salammbô ne comprenait pas comment ce jeune homme pourrait jamais devenir son maître! Bien qu'elle demandât, tous les jours, à Tanit la mort de Mâtho, son horreur pour le Libyen diminuait. Elle sentait confusément que la haine dont il l'avait persécutée était une chose presque religieuse;—et elle aurait voulu voir dans la personne de Narr'Havas comme un reflet de cette violence, qui la tenait encore éblouie. Elle souhaitait le connaître davantage, et cependant sa présence l'eût embarrassée. Elle lui fit répondre qu'elle ne devait pas le recevoir.

D'ailleurs, Hamilcar avait défendu à ses gens d'admettre chez elle le roi des Numides; en reculant jusqu'à la fin de la guerre cette récompense, il espérait entretenir son dévouement;—et Narr'Havas, par crainte du suffète, se retira.

Mais il se montra hautain envers les Cent. Il changea leurs dispositions. Il exigea des prérogatives pour ses hommes et les établit dans des postes importants; aussi les Barbares ouvrirent tous de grands yeux en apercevant des Numides sur les tours.

La surprise des Carthaginois fut encore plus forte lorsqu'arrivèrent, sur une vieille trirème punique, quatre cents des leurs, faits prisonniers pendant la guerre de Sicile. En effet, Hamilcar avait secrètement renvoyé aux Quirites les équipages des vaisseaux latins pris avant la défection des villes tyriennes; et Rome, par un échange de bons procédés, lui rendait maintenant ses captifs. Elle dédaigna les ouvertures des Mercenaires dans la Sardaigne et ne voulut point reconnaître comme sujets les habitants d'Utique.

Hiéron, qui gouvernait à Syracuse, fut entraîné par cet exemple. Il lui fallait, pour conserver ses États, un équilibre entre les deux peuples; il avait donc intérêt au salut des Chananéens, et il se déclara leur ami, en leur envoyant douze cents bœufs avec cinquante-trois mille nebel de pur froment.

Une raison plus profonde faisait secourir Carthage; on sentait bien que si les Mercenaires triomphaient, depuis le soldat jusqu'au laveur d'écuelles, tout s'insurgerait, et qu'aucun gouvernement, aucune maison ne pourrait y résister.

Hamilcar, pendant ce temps-là, battait les campagnes orientales. Il refoula les Gaulois; et les Barbares se trouvèrent comme assiégés.

Alors il se mit à les harceler. Il arrivait, s'éloignait, et renouvelant toujours cette manœuvre, peu à peu il les détacha de leurs campements. Spendius fut obligé de les suivre; Mâtho, à la fin, céda comme lui.