En effet, les soldats se rappelèrent un grand cri; Spendius, qui fuyait en tête des colonnes, ne l'avait pas entendu.
Puis, les cadavres furent placés dans les bras des Dieux Patæques qui bordaient le temple de Khamon. On leur reprocha tous les crimes des Mercenaires: leur gourmandise, leurs vols, leurs impiétés, leurs dédains, et le meurtre des poissons dans le jardin de Salammbô. On fit à leurs corps d'infâmes mutilations; les prêtres brûlèrent leurs cheveux pour tourmenter leur âme; on les suspendit par morceaux chez les marchands de viande; quelques-uns même y enfoncèrent les dents, et le soir, pour en finir, on alluma des bûchers dans les carrefours.
C'étaient là ces flammes qui luisaient de loin sur le lac. Quelques maisons ayant pris feu, on avait jeté vite par-dessus les murs ce qui restait de cadavres et d'agonisants; Zarxas jusqu'au lendemain s'était tenu dans les roseaux, au bord du lac; puis il avait erré dans la campagne, cherchant l'armée d'après les traces des pas sur la poussière. Le matin, il se cachait dans les cavernes; le soir, il se remettait en marche, avec ses plaies saignantes, affamé, malade, vivant de racines et de charognes; un jour enfin, il aperçut des lances à l'horizon et il les avait suivies. Sa raison était troublée à force de terreurs et de misères.
L'indignation des soldats, contenue tant qu'il parlait, éclata comme un orage; ils voulaient massacrer les gardes avec le suffète. Quelques-uns s'interposèrent disant qu'il fallait l'entendre, et savoir au moins s'ils seraient payés. Tous crièrent: «Notre argent!» Hannon leur répondit qu'il l'avait apporté.
On courut aux avant-postes, et les bagages du suffète arrivèrent au milieu des tentes, poussés par les Barbares. Sans attendre les esclaves, ils dénouèrent les corbeilles; ils y trouvèrent des robes d'hyacinthe, des éponges, des grattoirs, des brosses, des parfums, et des poinçons en antimoine pour se peindre les yeux;—le tout appartenant aux gardes, hommes riches accoutumés à ces délicatesses. Ensuite, on découvrit sur un chameau une grande cuve de bronze: c'était au suffète pour se donner des bains pendant la route; car il avait pris toutes sortes de précautions, jusqu'à emporter, dans des cages, des belettes d'Hécatompyle que l'on brûlait vivantes pour faire sa tisane. Comme sa maladie lui donnait un grand appétit, il y avait, de plus, force comestibles et force vins, de la saumure, des viandes et des poissons au miel, avec des petits pots de Commagène, graisse d'oie fondue recouverte de neige et de paille hachée. La provision en était considérable; à mesure que l'on ouvrait les corbeilles, il en apparaissait: et des rires s'élevaient comme des flots qui s'entre-choquent.
Quant à la solde des Mercenaires, elle emplissait, à peu près, deux couffes de sparterie; on voyait même, dans l'une, de ces rondelles en cuir dont la République se servait pour ménager le numéraire; et comme les Barbares paraissaient fort surpris, Hannon leur déclara que, leurs comptes étant trop difficiles, les Anciens n'avaient pas eu le loisir de les examiner. On leur envoyait cela en attendant.
Alors tout fut renversé, bouleversé: les mulets, les valets, la litière, les provisions, les bagages. Les soldats prirent la monnaie dans les sacs pour lapider Hannon. A grand'peine il put monter sur un âne; il s'enfuyait en se cramponnant aux poils, hurlant, pleurant, secoué, meurtri, et appelant sur l'armée la malédiction de tous les Dieux. Son large collier de pierreries rebondissait jusqu'à ses oreilles. Il retenait avec ses dents son manteau trop long qui traînait, et de loin les Barbares lui criaient:—«Va-t'en, lâche! pourceau! égout de Moloch! sue ton or et ta peste! plus vite! plus vite!» L'escorte en déroute galopait à ses côtés.
La fureur des Barbares ne s'apaisa pas. Ils se rappelèrent que plusieurs d'entre eux, partis pour Carthage, n'en étaient pas revenus; on les avait tués sans doute? Tant d'injustice les exaspéra, et ils se mirent à arracher les piquets des tentes, à rouler leurs manteaux, à brider leurs chevaux; chacun prit son casque et son épée, en un instant tout fut prêt. Ceux qui n'avaient pas d'armes s'élancèrent dans les bois pour se couper des bâtons.
Le jour se levait; les gens de Sicca réveillés s'agitaient dans les rues. «Ils vont à Carthage», disait-on, et cette rumeur bientôt s'étendit par la contrée.
De chaque sentier, de chaque ravin, il surgissait des hommes. On apercevait les pasteurs, qui descendaient les montagnes en courant.