I

La nuit, l’hiver, quand la neige tombe lentement comme des larmes blanches du ciel, c’est ma voix qui chante dans l’air et fait germer les cyprès en passant dans leur feuillage.

Alors je m’arrête un instant dans ma course, je m’assieds sur les tombes froides, et tandis que les oiseaux noirs voltigent à mes côtés, tandis que les morts sont endormis, tandis que les arbres se penchent, tandis que tout pleure ou tout sommeille, mes yeux brûlés regardent les nuages blancs qui se déploient et s’allongent au ciel, comme des linceuls qu’on étendrait sur des géants.

Oh! combien de nuits, de siècles et d’années se sont ainsi passés! J’ai tout vu naître et j’ai tout vu périr!

A peine si je compte les brèches que chaque génération apporte sur ma faux. Je suis éternelle comme Dieu, je suis la nourrice du monde qui l’endort chaque soir dans une couche chérie. Toujours mêmes fêtes et même travail. Chaque matin je pars, et chaque soir je reviens, tenant dans un pan de mon linceul toute l’herbe que j’ai fauchée, et puis je la jette aux vents!

II

Quand les vagues montent, que le vent crie, que le ciel éclate en sanglots et que l’océan, comme un fou, se met en colère, alors, quand tout tourbillonne et hurle, je m’étends sur ses flots écumeux et la tempête me berce mollement comme une reine dans son hamac. L’eau de la mer rafraîchit pour quelques jours mes pieds brûlés par les larmes des générations passées qui s’y sont cramponnées pour m’arrêter.

Et puis, quand je veux que tout cesse, quand cette colère commence à m’endormir comme des chants, d’un coup de tête je l’apaise et la tempête si superbe, si grande, n’est plus! comme les hommes, les flottes et les armées qu’elle remuait sur son sein.

Qu’ai-je aimé de tout ce que j’ai vu, trônes, peuples, amours, gloires, deuils et vertus? Rien que mon linceul qui me couvre.