Longtemps je me suis débattu sous cette pensée, j’avais placé l’amour trop haut pour espérer qu’il descendrait jusqu’à moi; mais, à la persistance de cette idée, il a bien fallu reconnaître que c’était quelque chose d’analogue. Ce n’est que plusieurs mois après l’avoir quittée que je l’ai ressenti; dans les premiers temps, au contraire, j’ai vécu dans un grand calme.
Comme le monde est vide à celui qui y marche seul! Qu’allais-je faire? Comment passer le temps? à quoi employer mon cerveau? comme les journées sont longues! Où est donc l’homme qui se plaint de la brièveté des jours de la vie? qu’on me le montre, ce doit être un mortel heureux.
Distrayez-vous, disent-ils, mais à quoi? c’est me dire: tâchez d’être heureux; mais comment? et à quoi bon tant de mouvement? Tout est bien dans la nature, les arbres poussent, les fleuves coulent, les oiseaux chantent, les étoiles brillent; mais l’homme tourmenté remue, s’agite, abat les forêts, bouleverse la terre, s’élance sur la mer, voyage, court, tue les animaux, se tue lui-même, et pleure, et rugit, et pense à l’enfer, comme si Dieu lui avait donné un esprit pour concevoir encore plus de maux qu’il n’en endure!
Autrefois, avant Marie, mon ennui avait quelque chose de beau, de grand; mais maintenant il est stupide, c’est l’ennui d’un homme plein de mauvaise eau-de-vie, sommeil d’ivre mort.
Ceux qui ont beaucoup vécu ne sont pas de même. A 50 ans, ils sont plus frais que moi à vingt, tout leur est encore neuf et attrayant. Serai-je comme ces mauvais chevaux, qui sont fatigués à peine sortis de l’écurie, et qui ne trottent à l’aise qu’après un long bout de route, fait en boitant et en souffrant? Trop de spectacles me font mal, trop aussi me font pitié, ou plutôt tout cela se confond dans le même dégoût.
Celui qui est assez bien né pour ne pas vouloir de maîtresse parce qu’il ne pourrait la couvrir de diamants ni la loger dans un palais, et qui assiste à des amours vulgaires, qui contemple, d’un œil calme, la laideur bête de ces deux animaux en rut que l’on appelle un amant et une maîtresse, n’est pas tenté de se ravaler si bas, il se défend d’aimer comme d’une faiblesse, et il terrasse sous ses genoux tous les désirs qui viennent; cette lutte l’épuise. L’égoïsme cynique des hommes m’écarte d’eux, de même que l’esprit borné des femmes me dégoûte de leur commerce; j’ai tort, après tout, car deux belles lèvres valent mieux que toute l’éloquence du monde.
La feuille tombée s’agite et vole aux vents, de même, moi, je voudrais voler, m’en aller, partir pour ne plus revenir, n’importe où, mais quitter mon pays; ma maison me pèse sur mes épaules, je suis tant de fois entré et sorti par la même porte! j’ai tant de fois levé les yeux à la même place, au plafond de ma chambre, qu’il en devrait être usé.
Oh! se sentir plier sur le dos des chameaux! devant soi un ciel tout rouge, un sable tout brun, l’horizon flamboyant qui s’allonge, les terrains qui ondulent, l’aigle qui pointe sur votre tête; dans un coin, une troupe de cigognes aux pattes roses, qui passent et s’en vont vers les citernes; le vaisseau mobile du désert vous berce, le soleil vous fait fermer les yeux, vous baigne dans ses rayons, on n’entend que le bruit étouffé du pas des montures, le conducteur vient de finir sa chanson, on va, on va. Le soir on plante les pieux, on dresse la tente, on fait boire les dromadaires, on se couche sur une peau de lion, on fume, on allume des feux pour éloigner les chacals, que l’on entend glapir au fond du désert, des étoiles inconnues et quatre fois grandes comme les nôtres palpitent aux cieux; le matin on remplit les outres à l’oasis, on repart, on est seul, le vent siffle, le sable s’élève en tourbillons.
Et puis, dans quelque plaine où l’on galope tout le jour, des palmiers s’élèvent entre les colonnes et agitent doucement leur ombrage, à côté de l’ombre immobile des temples détruits; des chèvres grimpent sur les frontispices renversés et mordent les plantes qui ont poussé dans les ciselures du marbre, elles fuient en bondissant quand vous approchez. Au delà, après avoir traversé des forêts où les arbres sont liés ensemble par des lianes gigantesques, et des fleuves dont on n’aperçoit pas l’autre rive du bord, c’est le Soudan, le pays des nègres, le pays de l’or; mais plus loin, oh! allons toujours, je veux voir le Malabar furieux et ses danses où l’on se tue; les vins donnent la mort comme les poisons, les poisons sont doux comme les vins; la mer, une mer bleue remplie de corail et de perles, retentit du bruit des orgies sacrées qui se font dans les antres des montagnes, il n’y a plus de vague, l’atmosphère est vermeille, le ciel sans nuage se mire dans le tiède Océan, les câbles fument quand on les retire de l’eau, les requins suivent le navire et mangent les morts.
Oh! l’Inde! l’Inde surtout! Des montagnes blanches, remplies de pagodes et d’idoles, au milieu de bois remplis de tigres et d’éléphants, des hommes jaunes avec des vêtements blancs, des femmes couleur d’étain avec des anneaux aux pieds et aux mains, des robes de gaze qui les enveloppent comme une vapeur, des yeux dont on ne voit que les paupières noircies avec du henné; elles chantent ensemble une hymne à quelque dieu, elles dansent... Danse, danse, bayadère, fille du Gange, tournoie bien tes pieds dans ma tête! Comme une couleuvre, elle se replie, dénoue ses bras, sa tête remue, ses hanches se balancent, ses narines s’enflent, ses cheveux se dénouent, l’encens qui fume entoure l’idole stupide et dorée, qui a quatre têtes et vingt bras.