Dans un canot de bois de cèdre, un canot allongé, dont les avirons minces ont l’air de plumes, sous une voile faite de bambous tressés, au bruit des tam-tams et des tambourins, j’irai dans le pays jaune que l’on appelle la Chine; les pieds des femmes se prennent dans la main, leur tête est petite, leurs sourcils minces, relevés aux coins, elles vivent dans des tonnelles de roseau vert, et mangent des fruits à la peau de velours, dans de la porcelaine peinte. Moustache aiguë, tombant sur la poitrine, tête rase, avec une houppe qui lui descend jusque sur le dos, le mandarin, un éventail rond dans les doigts, se promène dans la galerie, où les trépieds brûlent, et marche lentement sur les nattes de riz; une petite pipe est passée dans son bonnet pointu, et des écritures noires sont empreintes sur ses vêtements de soie rouge. Oh! que les boîtes à thé m’ont fait faire de voyages!
Emportez-moi, tempêtes du Nouveau Monde, qui déracinez les chênes séculaires et tourmentez les lacs où les serpents se jouent dans les flots! Que les torrents de Norvège me couvrent de leur mousse! que la neige de Sibérie, qui tombe tassée, efface mon chemin! Oh! voyager, voyager, ne jamais s’arrêter, et, dans cette valse immense, tout voir apparaître et passer, jusqu’à ce que la peau vous crève et que le sang jaillisse!
Que les vallées succèdent aux montagnes, les champs aux villes, les plaines aux mers. Descendons et montons les côtes, que les aiguilles des cathédrales disparaissent, après les mâts de vaisseaux pressés dans les ports; écoutons les cascades tomber sur les rochers, le vent dans les forêts, les glaciers se fondre au soleil; que je voie des cavaliers arabes courir, des femmes portées en palanquin, et puis des coupoles s’arrondir, des pyramides s’élever dans les cieux, des souterrains étouffés, où les momies dorment, des défilés étroits, où le brigand arme son fusil, des joncs où se cache le serpent à sonnettes, des zèbres bariolés courant dans les grandes herbes, des kangourous dressés sur leurs pattes de derrière, des singes se balançant au bout des branches des cocotiers, des tigres bondissant sur leur proie, des gazelles leur échappant...
Allons, allons! passons les océans larges, où les baleines et les cachalots se font la guerre. Voici venir comme un grand oiseau de mer, qui bat des deux ailes, sur la surface des flots, la pirogue des sauvages; des chevelures sanglantes pendent à la proue, ils se sont peint les côtes en rouge; les lèvres fendues, le visage barbouillé, des anneaux dans le nez, ils chantent en hurlant le chant de la mort, leur grand arc est tendu, leurs flèches à la pointe verte sont empoisonnées et font mourir dans les tourments; leurs femmes nues, seins et mains tatoués, élèvent de grands bûchers pour les victimes de leurs époux, qui leur ont promis de la chair de blanc, si moelleuse sous la dent.
Où irai-je? la terre est grande, j’épuiserai tous les chemins, je viderai tous les horizons; puissé-je périr en doublant le Cap, mourir du choléra à Calcutta ou de la peste à Constantinople!
Si j’étais seulement muletier en Andalousie! et trotter tout le jour, dans les gorges des sierras, voir couler le Guadalquivir, sur lequel il y a des îles de lauriers-roses, entendre, le soir, les guitares et les voix chanter sous les balcons, regarder la lune se mirer dans le bassin de marbre de l’Alhambra, où autrefois se baignaient les sultanes.
Que ne suis-je gondolier à Venise ou conducteur d’une de ces carrioles, qui, dans la belle saison, vous mènent de Nice à Rome! Il y a pourtant des gens qui vivent à Rome, des gens qui y demeurent toujours. Heureux le mendiant de Naples, qui dort au grand soleil, couché sur le rivage, et qui, en fumant son cigare, voit aussi la fumée du Vésuve monter dans le ciel! Je lui envie son lit de galets et les songes qu’il y peut faire; la mer, toujours belle, lui apporte le parfum de ses flots et le murmure lointain qui vient de Caprée.
Quelquefois je me figure arriver en Sicile, dans un petit village de pêcheurs, où toutes les barques ont des voiles latines. C’est le matin; là, entre des corbeilles et des filets étendus, une fille du peuple est assise, elle a ses pieds nus, à son corset est un cordon d’or, comme les femmes des colonies grecques; ses cheveux noirs, séparés en deux tresses, lui tombent jusqu’aux talons, elle se lève, secoue son tablier; elle marche, et sa taille est robuste et souple à la fois, comme celle de la nymphe antique. Si j’étais aimé d’une telle femme! une pauvre enfant ignorante qui ne saurait seulement pas lire, mais dont la voix serait si douce, quand elle me dirait, avec son accent sicilien: «Je t’aime! reste ici!»
Le manuscrit s’arrête ici, mais j’en ai connu l’auteur, et si quelqu’un, ayant passé, pour arriver jusqu’à cette page, à travers toutes les métaphores, hyperboles et autres figures qui remplissent les précédentes, désire y trouver une fin, qu’il continue; nous allons la lui donner.
Il faut que les sentiments aient peu de mots à leur service, sans cela le livre se fût achevé à la première personne. Sans doute que notre homme n’aura plus rien trouvé à dire; il se trouve un point où l’on n’écrit plus et où l’on pense davantage, c’est à ce point qu’il s’arrêta, tant pis pour le lecteur!