D’un autre côté, la légende parle de l’expédition d’Horus comme venant du Sud; un texte très ancien donne même le nom de la tribu de laquelle sortait la race royale, la race horienne, et cette tribu est une tribu nubienne. Nous devons donc admettre qu’à un moment donné, peut-être peu avant Ménès, peut-être bien des siècles plus tôt, une tribu méridionale, mais d’une race apparentée à celle qui occupait le pays, vint s’installer dans la vallée du Nil, qu’elle subjugua après un temps plus ou moins long et dont nous ne pouvons évaluer la durée. Ce qui assura la supériorité à ces conquérants, c’est le fait qu’ils connaissaient les métaux, tandis que les indigènes en étaient encore à l’âge de la pierre, mais il est bien peu probable qu’il faille attribuer aux envahisseurs tous les progrès faits par la civilisation égyptienne aux débuts de la période historique, entre autres l’invention de l’écriture.

Presque tout ce qui nous est parvenu jusqu’ici de l’époque prédynastique provient de la Haute Egypte, et nous n’avons pour ainsi dire aucun document sur ce qu’était le Delta pendant cette période. Cette région est cependant incomparablement plus riche que la Haute Egypte, et ses habitants durent nécessairement précéder leurs frères du Sud dans la voie de la civilisation; c’est dans les terres du Delta, plus fertiles et mieux arrosées que toutes les autres, que l’agriculture devait naître et se développer en premier lieu, et la légende nous en a conservé un souvenir très précis: Osiris est un dieu du Delta, dont le centre est à Mendès; Isis est également une déesse de la même région, ainsi que Set, le dieu de la tribu la plus puissante de cette partie du pays.

Le Delta était donc considéré par les Egyptiens eux-mêmes comme le berceau de leur civilisation, à bon droit, semble-t-il. C’est à la nature même du sol, entièrement cultivable, que nous devons de n’en avoir pas retrouvé la moindre trace, car si dans la Haute Egypte les habitations et les nécropoles étaient situées à la lisière du désert, elles ne pouvaient être ici que sur des monticules artificiels aujourd’hui recouverts par les alluvions et cultivés comme le reste du pays. Il existe encore une autre preuve de l’avance que les indigènes du Nord avaient sur ceux du Sud, preuve relative à l’organisation sociale du pays: dans les listes de rois mythiques antérieurs à Ménès, on ne voit que dix rois thinites pendant 350 ans, tandis que les trois dynasties de rois du Nord avaient occupé le trône pendant des milliers d’années.

Il est difficile de se rendre compte comment les rois du Sud réussirent à détrôner leurs voisins plus civilisés du Nord et à réunir tout le pays sous leur sceptre, mais dans l’histoire les exemples sont fréquents d’un peuple riche subjugué par un autre qui lui est très inférieur, et toujours dans ces cas-là nous voyons que le vaincu finit par s’assimiler le vainqueur et par l’absorber: la civilisation, un moment écrasée par la force, reprend au bout de peu de temps son essor, activé par l’infusion d’un sang nouveau. Il en fut de même ici, et comme dans le mythe, Horus ne put achever sa conquête et dut faire un compromis avec ses ennemis. Le Delta se vengeait généreusement d’avoir perdu son autonomie en imposant à son vainqueur une civilisation très supérieure, jusqu’au moment où il pourrait lui-même reprendre les rênes du pouvoir.

A. HISTOIRE ET TRADITION

Originaires d’un des points les plus méridionaux du territoire égyptien, les chefs de la tribu du faucon, qui avaient étendu leur pouvoir sur les autres tribus de la Haute Egypte, choisirent comme lieu de résidence un endroit plus central, situé plus au nord, en une région où la vallée s’élargit et devient en même temps plus fertile. C’est là que s’éleva la ville de Thinis, qui comme capitale politique de l’Egypte devait être vite supplantée par les villes mieux situées, tandis que sa voisine, Abydos, où les premiers rois creusèrent leurs tombeaux, devenait rapidement la métropole religieuse de la Haute Egypte, le centre du culte funéraire, la ville du dieu des morts.

C’est à leur première capitale que les deux premières dynasties doivent le nom sous lequel on les désigne couramment, celui de dynasties thinites. Pour arriver à connaître leur histoire, nous pouvons maintenant combiner les données des écrivains classiques et celles que fournissent les listes ou les monuments égyptiens postérieurs, avec les renseignements contemporains qui nous ont été livrés par les fouilles récentes; nous avons la liste des rois, les chiffres indiquant la longueur de leurs règnes, mais l’histoire proprement dite, l’enchaînement des événements, nous fait encore défaut. Le relevé officiel, année par année, de la pierre de Palerme, ne nous est pas d’une grande utilité, car par le fait des cassures, nous ne savons auxquels des rois attribuer les événements signalés, qui du reste ne se rapportent le plus souvent qu’à des fêtes religieuses ou à des fondations de temples. De plus, pour des raisons que nous examinerons plus loin, il est souvent difficile d’établir la corrélation entre les noms royaux tels que nous les donnent les listes et ceux qui se trouvent sur les monuments contemporains.

La première dynastie, au dire de Manéthon, compta huit rois et dura 263 ans, la seconde, neuf rois qui occupèrent le trône pendant 302 ans. On peut les placer, approximativement, entre 4.000 et 3.400 avant notre ère.

Dans ces deux groupes de souverains, la seule figure qui se détache sur l’ensemble est celle du premier d’entre eux, Ménès, en égyptien Mena ou Mini, le véritable fondateur de la royauté égyptienne. Nous ignorons comment il s’y prit pour réunir sous son sceptre les deux parties du pays, mais nous savons qu’aussitôt la chose faite, il s’empressa de transporter le siège de son gouvernement à la frontière des deux royaumes, fonda une ville nouvelle, à laquelle il donna son nom, Memphis, Mennofer, et qui par sa position même devait rester bien longtemps la capitale de l’Egypte. Après cela il s’occupa activement de l’organisation de ses nouveaux états: il promulgua des lois, fonda des temples, dirigea des expéditions contre les Libyens qui habitaient aux confins de la vallée du Nil et qui cherchèrent toujours à s’y réinstaller en maîtres. Son long règne, qui dura plus de soixante ans, se termina par une fin tragique sur laquelle nous ne sommes que très vaguement renseignés.

Les successeurs immédiats de Ménès, ceux dont les noms, grécisés par Manéthon, sont Athothis, Kenkenès, Ouenéphès, Ousaphaïs, Miébis, Semempsès et Bienekhès, continuèrent son œuvre, sans qu’aucun d’eux se distinguât de façon particulière: ils s’occupèrent de législation, d’administration intérieure, et réglèrent définitivement le culte des dieux et le rituel des cérémonies; ils construisirent des temples, des palais et d’autres édifices, ils guerroyèrent contre les Libyens et l’un d’eux envoya au Sinaï la première expédition minière dont l’histoire ait gardé le souvenir. Quelques-uns s’occupèrent même de science et composèrent non seulement des ouvrages théologiques, mais aussi des livres de médecine et d’anatomie. Sous les uns, diverses calamités s’abattirent sur le pays, tandis que les autres jouirent d’années prospères et tranquilles.