A ce moment, c’est-à-dire sous Snefrou, au début de la IVme dynastie, on voit apparaître dans le tombeau deux éléments nouveaux, la table d’offrandes, — dalle de pierre d’une forme particulière placée à terre devant la fausse-porte, sur laquelle on déposait des aliments ou des représentations d’aliments et qui servait au mort de table à manger, — et la cachette aux statues, le serdab, suivant le nom qui lui a été donné par les Arabes et qui est maintenant consacré par l’usage. Ce serdab est une petite pièce aveugle ménagée dans la maçonnerie du mastaba à côté de la chambre à la stèle, mais sans aucune communication avec elle sauf, parfois, une petite fente où l’on peut à peine passer la main; c’est là qu’on entassait, en plus ou moins grand nombre, les statues faites à l’image du défunt, statues qui pouvaient servir de support à son double au cas où la momie elle-même viendrait à être détruite, et permettre à ce corps spirituel de continuer à vivre son existence monotone d’outre-tombe. Pour que ce double pût subsister, il lui fallait en effet un support, un corps matériel sur lequel il pût se poser: une statue, moins fragile que la dépouille mortelle, lui offrait une plus grande garantie de survivance; une fois la momie et les statues détruites, le double s’évanouissait et disparaissait définitivement.

Les sépultures des particuliers, tout au moins celles des grands personnages, se groupent en général autour de celle de leur souverain; ainsi, auprès des grandes pyramides, nous voyons de vraies villes de tombeaux où les mastabas sont alignés régulièrement, séparés par de grandes rues droites. A ce moment-là, sous la IVme dynastie, la prospérité était grande dans le pays; les tombeaux aussi deviennent plus riches et sont mieux aménagés: les mastabas sont maintenant construits en pierre et non plus en briques, les dimensions des chambres augmentent et souvent aussi leur nombre. Les parois de ces chambres offrent une surface assez considérable pour qu’on songe à les utiliser, et l’on commence à les décorer pour que le mort puisse en tirer profit; on y sculpte des listes d’offrandes, des images d’aliments qui peuvent servir à la nourriture du défunt, puis des scènes de la vie courante, grâce auxquelles il pourra, non seulement se délasser, mais se procurer par lui-même les aliments nécessaires. C’est dans ce double but qu’on y représente les semailles, les moissons, les vendanges, l’élevage, la pêche, la chasse, ainsi que les divers métiers qui devaient lui fournir au fur et à mesure tous les objets pouvant lui être nécessaires ou seulement utiles dans l’autre monde, les vêtements, les ustensiles, les meubles, les parfums. Chacune de ces scènes est dominée par la figure du mort surveillant les travailleurs, dont il se distingue par sa taille, souvent triple de la leur, ou même davantage; à côté de lui paraissent sa femme et ses enfants. Sous terre, dans un caveau grossièrement taillé dans le rocher, la momie était étendue tout de son long dans un cercueil de bois, enfermé lui-même, chez les plus riches, dans un grand sarcophage rectangulaire en pierre dont la décoration tout architecturale lui donne l’aspect d’une maison; le mobilier funéraire est des plus sommaires.

Pendant la Vme dynastie, le luxe des mastabas augmente encore; les chambres deviennent plus nombreuses, parfois même une cour découverte s’ouvre au milieu du monument, les salles les plus grandes sont pourvues de piliers ou de colonnes, les bas-reliefs qui parfois sont de la plus parfaite beauté couvrent les murailles, répétant avec beaucoup plus de détails les scènes agricoles et industrielles dont j’ai parlé plus haut, à côté desquelles on en voit d’autres qui représentent des jeux, des danses, des fêtes de famille, voire des opérations chirurgicales; ailleurs, ce sont des files de serviteurs apportant à leur maître les produits du sol, des bateaux prêts à mettre à la voile et mille autres détails pleins de vie et de variété. Jamais dans ces tombeaux on ne voit une représentation d’ordre religieux, ni la figure d’un dieu, ni une scène d’adoration; très rarement un tableau se rapporte aux funérailles: on ne parle pas de la mort, et le propriétaire du tombeau est toujours censé vivant, soit qu’il vaque à ses diverses occupations, soit qu’il soit assis devant une table garnie, entourée d’un monceau de victuailles.

Sous la VIme dynastie, il n’y a aucun changement notable dans les tombeaux des particuliers; la partie accessible du mastaba, celle où les descendants du mort pouvaient venir périodiquement accomplir les cérémonies funéraires et peut-être festoyer auprès de son ombre, comme les Arabes modernes dans les cimetières, cette partie comporte toujours la même décoration, mais certains grands personnages commencent à réserver une portion des parois pour y graver l’histoire de leur vie, leurs hauts faits et l’expression de la satisfaction du roi pour les services rendus. Ces biographies sont pour nous un des plus précieux legs de l’Ancien Empire memphite.

Le mastaba est la tombe-type de l’Ancien Empire, mais dans certaines régions, par suite de la nature même du sol, on commence à employer un autre système de sépulture: pas de construction, les chambres sont creusées dans la montagne et la décoration usuelle s’exécute sur la roche elle-même; une porte communique avec l’extérieur, où la pente du rocher a été plus ou moins ravalée de manière à ménager une petite plateforme, et dans un coin de la dernière chambre, un puits descend verticalement jusqu’au caveau où l’on déposait la momie. C’est la première apparition de la tombe rupestre, de l’hypogée, type qui sera presque seul employé aux époques suivantes.