C’est l’expression même de la vie qui se dégage des statues des simples particuliers; quant à celles des rois il n’en est pas tout à fait de même. Ici les sculpteurs devaient donner l’impression d’un être supra-terrestre; dans ce but ils suppriment tout mouvement et placent le pharaon sur un trône, assis dans une pose immobile qui a quelque chose d’hiératique, tout en restant parfaitement naturelle. Ils n’ont plus recours aux yeux artificiels et impriment sur les lèvres de leurs modèles ce sourire énigmatique qui les auréole de mystère. Leurs rois, les Khefren et les Mycérinus du Caire, le Dadefra du Louvre, sont empreints de la majesté calme et sereine qui convient à un monarque fils des dieux presque dieu lui-même. En ce qui concerne ces statues et celles des particuliers, la IVme dynastie marque un effort et un progrès incomparables. C’est une des plus belles époques de la statuaire égyptienne, au point de vue de l’art aussi bien que du métier; des statues comme le grand Khefren de diorite au Musée du Caire, montrent qu’on savait triompher des matières les plus dures et les modeler dans les moindres détails avec une délicatesse inouïe, sans jamais nuire à la beauté et à la grandeur de l’ensemble, qui reste une pure merveille, à tous les points de vue.

Un peu plus tard, sous la VIme dynastie sans doute, on commença à employer pour les statues royales le type de l’homme debout. Le premier et le plus bel exemple en est la statue de Pepi Ier accompagné de son fils Merenra, qui est aussi la plus ancienne statue de bronze, où tout au moins à revêtement de bronze que l’on possède (fig. [105] et [106]); au lieu d’une fonte pleine ou creuse, procédé employé à des époques moins anciennes pour des monuments de plus petites dimensions, nous avons ici d’épaisses feuilles de métal ajustées et martelées sur une âme de bois; cette statue, actuellement au musée du Caire, est sensiblement plus grande que nature.

Si la sculpture en ronde-bosse est toujours, sous l’Ancien Empire, absolument indépendante de l’architecture, il n’en est pas de même du bas-relief, intimement lié à la construction, et dont le rôle primitif est de constituer la partie décorative d’un monument. L’usage qu’on en faisait, très modéré au début, ne tarda pas à se développer au fur et à mesure que les tombeaux devenaient plus grands; c’est sous la Vme dynastie, époque où non seulement on couvre de bas-reliefs des centaines de mètres carrés de parois dans des tombeaux de dimensions moyennes, mais où on commence aussi à en revêtir les murs intérieurs des temples, que ce mode de sculpture arrive à son apogée, tant au point de vue technique qu’au point de vue artistique.

Pour les Egyptiens, le but du bas-relief est de reproduire avec autant de clarté que d’exactitude, non seulement des figures d’individus isolés, mais des scènes complètes avec de nombreux personnages en pleine action, des animaux et des objets; il s’agit de ne pas sacrifier l’ensemble au détail ni le détail à l’ensemble, et pour cela il faut étudier séparément chacune des figures, les grouper et les équilibrer de façon régulière afin d’obtenir une composition homogène et décorative.

Pour arriver à comprendre le bas-relief égyptien et l’apprécier comme il le mérite, il faut en pénétrer les procédés de composition et faire abstraction de certaines choses qui nous choquent ou tout au moins nous gênent au premier abord parce qu’elles sont contraires à notre conception moderne de l’art. Dans l’art égyptien, il n’y a pour ainsi dire pas trace de perspective, et ce défaut se fait sentir de plusieurs manières: tous les personnages d’une scène sont sur le même plan et ont exactement la même grandeur; les tableaux se développent uniquement en longueur, jamais en profondeur, formant ainsi de longues bandes qui se superposent sans être nécessairement en rapport direct les unes avec les autres. Ce manque de perspective se fait encore mieux sentir dans le dessin même du corps humain: vus toujours de profil, les personnages ont l’œil et la poitrine qui se présentent de face, le ventre de trois quarts, dans une stylisation un peu outrancière mais à laquelle on s’habitue rapidement et qui pour les Egyptiens eux-mêmes avait l’avantage de présenter chaque partie du corps sous son aspect le plus caractéristique. Si ce défaut apparent est dû, à l’origine tout au moins, à une certaine maladresse, il n’en est pas de même du manque d’unité dans les proportions, qui est voulu. Pour indiquer la supériorité du roi sur ses sujets, on le représente d’une taille très supérieure à la leur, et de même, dans les tombes, la figure du mort est toujours trois ou quatre fois plus grande que celles des hommes qui vaquent sous ses yeux à leur office habituel.

Au point de vue technique, les sculpteurs de bas-reliefs sont pour le moins aussi habiles que ceux qui taillent les statues; leur dessin est ferme et net, donnant des contours d’une précision remarquable, quelle que soit la position du sujet. Les animaux qu’ils représentent ont des silhouettes exquises de pureté et de ressemblance. Leur coup de ciseau est parfaitement franc, sans repentirs, sans retouches, et ils modèlent les corps en un relief imperceptible qui leur donne une très grande distinction et beaucoup de délicatesse.