Les Hyksos

C’est précisément à cette époque, où l’Egypte n’était plus suffisamment puissante pour résister aux ennemis du dehors, que surgirent les Hyksos ou rois pasteurs, chefs de bandes ou de tribus sémites, originaires sans doute de Palestine ou de Syrie, qui pénétrèrent dans la vallée du Nil par la frontière nord-est, entre Péluse et Suez, s’établirent et se fortifièrent dans le Delta, rayonnèrent de là dans tout le pays, y établirent une autorité durable et s’arrogèrent même le titre officiel de rois d’Egypte. Cette invasion est en somme le résultat d’une de ces poussées des peuples d’Orient vers l’Occident qui sont si fréquentes dans l’histoire et qui chaque fois amenèrent des perturbations considérables; celle-ci fut déterminée par la descente des Elamites en Mésopotamie, qui provoqua également le départ d’Abraham pour la Palestine.

La domination des rois pasteurs dura longtemps et s’exerça, suivant les monuments, plus ou moins loin vers le sud, contrebalancée seulement par un petit noyau qu’on pourrait qualifier de nationaliste et qui se groupait dans la Thébaïde, autour des derniers rois de la XIIIme dynastie, puis des princes qui fondent la XVIIme et préparent la revanche qui doit inaugurer le Nouvel Empire. Ces étrangers s’étaient rapidement égyptianisés; ils avaient adopté les coutumes de leurs sujets plus civilisés qu’eux et cherchèrent à gouverner comme les anciens rois autochtones, mais ils ne réussirent pas à laisser une trace vraiment durable de leur passage au pouvoir. Nous ne connaissons aucun édifice important qui puisse avoir été construit par eux, à part peut-être les murs d’enceinte en briques de leur capitale, la ville fortifiée d’Avaris, à l’est du Delta, et leurs noms ne nous sont parvenus que sur quelques petits objets ou sur des statues antérieures qu’ils s’étaient appropriées. Ils encouragèrent les sciences et la littérature, ainsi que nous l’apprennent certains papyrus, mais d’un autre côté, il est bien probable que c’est aux premiers de ces rois qu’il faut attribuer le pillage systématique des tombeaux royaux antérieurs.


XVIIe dynastie

Enfin il s’éleva une nouvelle race de princes thébains qui, d’abord vassaux des rois Hyksos, prirent en main la tâche de délivrer leur pays de la domination étrangère. Leurs talents militaires, leur valeur personnelle et sans doute surtout un mouvement intense du pays entier, révolté contre ses oppresseurs, amenèrent rapidement la chute du royaume des pasteurs. Refoulés de la Haute Egypte d’abord, puis du Delta même, il ne resta bientôt plus aux pharaons sémites qu’un petit canton aux confins du désert et leur retraite fortifiée d’Avaris, où ils tinrent bon pendant un siècle encore. Cette période de lutte à outrance qui coûta la vie à certains rois thébains, morts en pleine bataille, et qui termine ce que nous avons coutume d’appeler le Moyen Empire, est une période héroïque et glorieuse et les noms de ces rois qui affranchirent leur pays du joug étranger, les Seknenra, les Kamès, les Ahmès, mériteraient une place d’honneur dans l’histoire, si par malheur nous n’étions si peu renseignés sur leur vie et leur œuvre dont nous ne faisons guère qu’entrevoir les résultats.


Telle est, dans ses grandes lignes, l’histoire du Moyen Empire thébain, joint à la domination des Hyksos; sa chronologie est difficile à établir et donne lieu encore aujourd’hui à des opinions très divergentes, car si nous connaissons presque à un jour près la durée de la XIIme dynastie, il n’en est pas de même pour les suivantes, qui régnèrent sans doute collatéralement sur diverses parties du pays. Nous avons déjà vu que Manéthon donne à la XIIIme dynastie thébaine 453 ans et à la XIVme dynastie xoïte, 184 ans; il range les rois Hyksos dans deux dynasties distinctes, la XVme et la XVIme, qui auraient régné, la première 284 ans avec ses six rois qu’on retrouve sans peine sur les monuments contemporains, les Salatis, les Bnôn, les Jannias et les Apophis, et l’autre 511 ans avec 32 rois parfaitement inconnus. Enfin, toujours pour Manéthon, la XVIIme dynastie, celle de la revanche, aurait eu deux séries de rois, les uns hyksos, les autres thébains, ayant occupé les trônes d’Egypte pendant 151 ans jusqu’à l’expulsion définitive des Sémites. Si l’on met bout à bout tous ces chiffres, on obtient pour l’intervalle qui sépare la XIIme dynastie du Nouvel Empire la somme fantastique de 1.583 ans, qui paraît absolument inadmissible, surtout si l’on songe que dans un pays comme l’Egypte, où presque tout se conserve, une période aussi longue, même troublée, nous aurait transmis des séries de documents autrement plus importantes que celles qui nous sont parvenues. D’un autre côté, une théorie récente, très en vogue aujourd’hui, et basée sur deux dates astronomiques qu’on voudrait attribuer, l’une à un roi de la XIIme dynastie, l’autre au premier souverain de la XVIIIme, réduit cet intervalle à 200 ans environ. Cette théorie me paraît encore plus insoutenable que la précédente, car je ne vois pas le moyen de faire tenir dans un espace de deux siècles un nombre de 150 ou 200 rois au minimum, dont certains régnèrent, nous le savons pertinemment, 40 et même 50 ans. La vérité est très probablement entre ces deux théories extrêmes, et je suis tenté de me rattacher, au moins dans ses grandes lignes, au système proposé par un égyptologue norvégien, M. Lieblein, système qui peut se résumer somme suit: l’invasion hyksos a lieu à la fin de la XIIme dynastie et entraîne sa chute, après quoi une nouvelle famille thébaine, la XIIIme, prend possession du trône; pendant ce temps les chefs pasteurs, maîtres de la plus grande partie du pays, mais se sentant inférieurs comme civilisation et n’osant encore se mettre personnellement à la tête du gouvernement, intronisent d’abord des princes autochtones qui ne sont autres que leurs créatures et leurs vassaux et qui constituent la XIVme dynastie xoïte. Après ce laps de temps, se sentant suffisamment égyptianisés, ils prennent eux-mêmes les rênes du pouvoir: c’est la XVme dynastie; quant à la XVIme elle n’existe pas en réalité, c’est une dynastie purement fictive, qui représente seulement la somme de la domination des Hyksos jusqu’au moment où ces rois furent refoulés dans Avaris. La XVIIme dynastie, avec sa double série de rois, caractérise le siècle de l’expulsion. Ainsi, puisque la XIVme et la XVme dynasties sont contemporaines de la XIIIme, et que la XVIme doit être supprimée, comme faisant double emploi, nous n’avons plus qu’à additionner les chiffres que donne Manéthon pour la XIVme, la XVme et la XVIIme, ce qui donne, pour toute la période hyksos, 619 ans en tout. Il faudrait donc placer la XIIme dynastie entre 2.300 et 2.100 environ, et l’époque des rois pasteurs et de leurs compétiteurs égyptiens irait de 2100 à 1500 avant notre ère. Je me contente de signaler ce résultat, non comme absolument certain, mais comme assez satisfaisant.