Thoutmès III étant arrivé à l’âge de raison, la régente, le «roi Hatshepsou», comme elle s’appelait elle-même, lui fit épouser sa propre fille, mais sans lui laisser pour cela la place à laquelle il aurait eu droit; il était donc assez naturel qu’il conçut envers elle des sentiments de rancune et que plus tard, quand il fut enfin maître du pouvoir, il cherchât à diminuer ou même à faire disparaître le souvenir de son illustre tante. Ce fait très simple a fait naître de longues contestations parmi les égyptologues au sujet de l’ordre de succession des premiers rois de la XVIIIme dynastie, et aujourd’hui les discussions sur ce point n’ont pas encore cessé.
Après 22 ans pendant lesquels Hatshepsou avait assumé les charges et les bénéfices du pouvoir, Thoutmès III devait encore régner seul pendant 48 ans; c’est non seulement un des plus longs règnes qu’enregistre l’histoire d’Egypte, c’est encore le plus glorieux. Profitant de quelques années où le joug égyptien avait pesé sur eux avec moins de force, les princes syriens avaient sans doute reconquis en partie leur indépendance; aussitôt sur le trône, Thoutmès prit en personne le commandement de son armée, envahit la Palestine et la Syrie et commença par une série de victoires cette suite de campagnes qui durent recommencer chaque printemps, pendant près de vingt ans, jusqu’au moment où l’autorité du pharaon fut établie de façon absolument effective sur l’Asie antérieure jusqu’à l’Euphrate tout au moins. Les fils des princes, emmenés comme otages, étaient une garantie de la fidélité de leurs pères et de la rentrée régulière des tributs; du côté de la Nubie il ne paraît pas y avoir eu de difficultés et les peuplades nègres payaient régulièrement leurs redevances; Chypre, les îles grecques et le pays de Pount envoyaient aussi leurs produits, peut-être pour faire acte de vassalité, comme le disent les Egyptiens, mais plus probablement pour en faire le commerce et obtenir des échanges. Jamais l’Egypte n’avait été si puissante et si florissante; Thoutmès III puisa largement à ce trésor qui se renouvelait sans cesse et s’en servit pour entreprendre des constructions importantes sur tous les points de ses états, depuis le fond du Soudan et les Oasis jusqu’aux confins de la Syrie, mais surtout dans sa capitale, Thèbes, qu’il tint à honneur d’embellir et de développer. C’est dans le temple d’Amon à Karnak, entre autres, considérablement agrandi par lui, qu’il grava le récit de toutes ses campagnes, cette source si précieuse pour l’histoire, en même temps que l’image de la plupart de ses ancêtres. Toute la fin de son règne fut consacrée à l’accomplissement de ces travaux pacifiques.
Aménophis II, son fils, puis Thoutmès IV, son petit-fils, lui succédèrent sans égaler sa gloire; leurs règnes, de peu de durée, n’offrent aucun événement mémorable: quelques expéditions en Syrie pour réprimer des révoltes locales et introniser de nouveaux vassaux, ainsi que des constructions de peu d’importance, comparées à celles de leur illustre père et aïeul.
C’est encore une grande figure que celle d’Aménophis III, fils de Thoutmès IV, qui régna 37 ans, fut un habile diplomate, un politique et un organisateur de grand talent, en même temps qu’un constructeur infatigable, un guerrier et un chasseur ne redoutant aucun danger. Il n’étendit pas les conquêtes de ses ancêtres, mais sut maintenir ses vassaux dans l’obéissance et il ne semble pas qu’il y ait eu de son temps la moindre tentative de révolte. Les gouverneurs locaux, qui sont en général des indigènes, envoient à la cour leurs rapports réguliers, et les rois voisins de l’Assyrie, de Babylone et de Mitanni cherchent à entrer en faveur auprès du puissant pharaon, ainsi qu’en témoignent les fameuses tablettes de Tell el Amarna, les archives de la politique étrangère à cette époque. Les constructions monumentales deviennent de plus en plus nombreuses, et les plus beaux temples d’Egypte datent presque tous de ce règne, qui, au point de vue artistique, a une importance capitale. Dans son œuvre si complexe, Aménophis III était admirablement secondé par son ministre, un homme qui mérita d’être plus tard divinisé, Amenophis fils de Paapis.
Les rois hérétiques
Le personnage le plus énigmatique de toute l’histoire d’Egypte est le fils et successeur de ce grand roi, celui qui commença par porter le nom d’Aménophis IV; sa mère, la reine Thii, une Egyptienne de basse ou tout au moins de moyenne naissance, avait déjà réussi à prendre à la cour de son mari une place très importante et tout à fait inaccoutumée, et nous devons sans doute attribuer à son influence la réforme religieuse qui caractérise ce règne et qui devait amener une perturbation profonde dans toute l’Egypte et le déclin rapide de cette glorieuse dynastie. La principale cause de cette révolution profonde bien qu’éphémère, était la raison politique: le clergé d’Amon, dieu de Thèbes, bien plus favorisé par les grands conquérants que ceux des autres sanctuaires du pays, était devenu singulièrement fort, et sa puissance pouvait contre-balancer celle des rois, ce qui arriva du reste quelques siècles plus tard. Désireux de se débarrasser du pouvoir de plus en plus menaçant des grands prêtres d’Amon, et obéissant peut-être aussi à une certaine tendance mystique de son caractère, Aménophis IV imagina un moyen radical: il supprima purement et simplement le dieu de ses pères, devenu gênant. Détruire les immenses sanctuaires construits par ses ancêtres eût été au-dessus de ses forces, aussi se contenta-t-il de les fermer, d’en chasser les prêtres, et de faire marteler le nom d’Amon dans toutes les inscriptions, fût-ce même dans le cartouche de son père ou dans le sien propre. Puis il abandonna Thèbes avec toute sa cour, et fonda dans la Moyenne Egypte une ville nouvelle, sous les auspices du nouveau dieu qu’il venait d’inventer et qui devait remplacer tous les dieux d’Egypte, Aten, le disque solaire, ou plutôt le dieu tout-puissant qui se manifeste par l’intermédiaire du soleil. Ce monothéisme en même temps teinté mysticisme et de matérialisme correspondait trop peu aux idées égyptiennes du temps pour pouvoir durer, mais il offre un intérêt tout particulier, puisque nous n’avons dans toute l’antiquité classique et orientale, aucun autre exemple d’une réforme religieuse analogue. L’idée première de ce culte n’est cependant pas absolument originale mais dérive du culte d’un des plus anciens dieux égyptiens, Rà d’Héliopolis, le Soleil; il y a donc probablement aussi dans la réforme d’Aménophis IV, une réaction des anciens dieux, ou tout au moins de leur sacerdoce, contre le nouveau venu qui les avait supplantés tous, Amon le dieu de Thèbes et des dynasties thébaines.