En même temps qu’il changeait de religion, le roi prenait un nouveau nom, Khounaten, «la splendeur du disque solaire». Sa nouvelle capitale de Khout-aten, «l’horizon du disque», avec ses grands palais, son temple d’Aten, ses villas dont on a retrouvé les ruines, devait avoir un aspect tout particulier, grâce à la nouvelle tendance artistique qui se manifestait chez les sculpteurs et les peintres et qui était due sans doute à l’inspiration du roi lui-même, réagissant jusque dans ce domaine contre les habitudes et la routine. Les artistes égyptiens de l’époque cherchent à faire disparaître de leurs œuvres cette sorte de raideur et de solennité qui de nos jours inspire encore à première vue, à ceux qui ne sont pas initiés à l’art égyptien, un sentiment d’étonnement et même de répulsion; ils serrent de plus près la nature dans la ligne comme dans le mouvement, et dans leur inexpérience de ce nouveau mode d’expression, ils en arrivent parfois à des exagérations qui produisent une impression étrange. Ainsi la figure même du roi est représentée avec le crâne démesurément long, le nez et le menton proéminents, le cou mince, la poitrine étroite, le ventre et les cuisses énormes; les membres de sa famille, les courtisans eux-mêmes imitent dans leurs portraits ces formes étranges et on pourrait croire, à voir ce type nouveau si répandu, que toute la population de l’Egypte s’est modifiée d’un jour à l’autre. Il y a à côté de cela des scènes si parfaites de sentiment et d’intimité, des décorations peintes d’une variété si merveilleuse, que nous sommes obligés de reconnaître dans ces représentants d’un art nouveau des artistes qui sont au moins égaux, peut-être même supérieurs à leurs devanciers.

L’intimité, ou tout au moins l’apparence d’intimité qui règne entre les membres de la famille royale est une des choses qui contribuent peut-être le plus à nous donner de la sympathie pour cet étrange souverain qui prenait en tout le contre-pied de ses devanciers. Qu’il sorte en voiture, la reine et les six princesses l’escortent; qu’il reçoive des ambassadeurs étrangers, qu’il distribue des récompenses à ses sujets, qu’il officie dans le temple d’Aten, toujours sa femme et ses filles se tiennent à côté de lui, le caressant ou l’enlaçant tendrement.

Très occupé par cette transformation radicale du pays, suivant ses doctrines et ses théories nouvelles, Khounaten n’eut pas le loisir de surveiller activement ses possessions asiatiques; il eût fallu y envoyer fréquemment des expéditions armées pour contenir les éléments toujours plus ou moins en effervescence de ces populations auxquelles on avait laissé une autonomie presque complète, et c’est justement ce qui ne fut pas fait. Dans les lettres des gouverneurs de ces pays, qui se trouvent parmi les tablettes de Tell el Amarna, nous voyons sans cesse des demandes de secours contre les insurgés qui deviennent de jour en jour plus forts, et les rois étrangers parlent à Khounaten sur un ton moins humble et moins respectueux que dix ans plus tôt, à son père. Le lien se relâchait peu à peu, l’empire si puissamment organisé commençait à s’effriter, par suite du caprice d’un homme qui se croyait sans doute un génie, mais qui n’avait pas compris qu’une transformation intégrale comme la sienne serait fatalement préjudiciable au pays.

Nous ne savons pas exactement combien de temps régna Khounaten, mais sa réforme ne lui survécut que peu d’années; ses deux successeurs immédiats, qui étaient ses gendres, commencèrent par suivre la même voie que lui, puis le second d’entre eux, auquel une découverte retentissante vient de donner une renommée mondiale, fut forcé d’en revenir à la tradition séculaire de l’Egypte, rouvrit les sanctuaires de Thèbes et changea son nom de Toutankhaten en celui de Toutankhamon. Aucun fait saillant n’illustra ces règnes, pas plus que celui d’Aï qui vint ensuite. La grande tâche de la réorganisation devait incomber à un autre, à un homme qui occupait depuis longtemps une haute position dans le pays, qui devait appartenir de près ou de loin à la famille royale, et qui monta sur le trône sous le nom d’Horemheb. Il fit des expéditions en Nubie pour rétablir dans les pays du sud le prestige de l’Egypte, fit des constructions en maints endroits et embellit les sanctuaires désertés pendant un temps, mais surtout il rétablit en tous points l’ancien ordre de choses et promulgua une série de lois pour réprimer la violence et l’arbitraire, et assurer la protection des faibles. C’est avec cette noble figure que se termine la XVIIIme dynastie.