L’ouvrage de Gustave Le Bon, l’Évolution de la matière, est divisé en six livres. Le premier expose les idées nouvelles sur la matière, que je viens de faire connaître. Le deuxième est consacré à l’énergie intra-atomique et aux forces qui en dérivent.
L’universalité dans la nature de l’énergie intra-atomique est un de ses caractères le plus facile à constater. On reconnaît son existence partout, puisqu’on trouve maintenant de la radio-activité partout.
L’origine de l’énergie intra-atomique n’est pas difficile à élucider, si on admet avec les astronomes que la condensation de notre nébuleuse suffirait à elle seule pour expliquer la constitution de notre système solaire. On conçoit qu’une condensation analogue de l’éther ait pu engendrer les énergies que l’atome contient. On pourrait comparer grossièrement ce dernier à une sphère dans laquelle un gaz non liquéfiable aurait été comprimé à des milliards d’atmosphères à l’origine du monde.
La grandeur de l’énergie intra-atomique est formidable. S’il était possible par exemple de dissocier une pièce de cuivre de 1 centime, pesant par conséquent 1 gramme, on mettrait en liberté de ce fait une quantité d’énergie qui, répartie convenablement, serait suffisante pour actionner un train de marchandises sur une route horizontale d’une longueur égale à un peu plus de quatre fois et un quart la circonférence de la terre ; or, pour faire effectuer à l’aide du charbon ce trajet au même train, il faudrait en employer 2.833.000 kilogrammes qui, au prix de 24 francs la tonne, nécessiterait une dépense d’environ 68.000 francs. Ce chiffre de 68.000 francs représente donc la valeur marchande de l’énergie intra-atomique contenue dans une pièce de 1 centime.
On ne peut s’expliquer la prodigieuse quantité d’énergie contenue dans une masse aussi infime qu’un atome qu’en supposant celui-ci constitué par des particules plus petites encore, mais douées de mouvements rotatoires s’effectuant avec une vitesse prodigieuse. En effet, on sait que l’énergie d’un corps en mouvement est égale à la moitié du produit de sa masse par le carré de sa vitesse. « Une balle de fusil tombant de quelques centimètres de hauteur sur la peau ne produit aucun effet appréciable, en raison de sa faible vitesse. Dès que cette vitesse grandit, les effets deviennent de plus en plus meurtriers, et, avec les vitesses de 1.000 m. par seconde données par les poudres actuelles, la balle traverse de très résistants obstacles. Réduire la masse d’un projectile est sans importance, si on réussit à augmenter suffisamment sa vitesse. Telle est justement la tendance de l’artillerie moderne qui réduit de plus en plus le calibre des balles de fusil, mais tâche d’augmenter leur vitesse. »
Si la matière est douée d’une énergie colossale, c’est que les particules qui constituent l’atome se meuvent avec une vitesse prodigieuse ; après leur libération, leur vitesse est encore formidable : tandis qu’un boulet de canon mettrait 5 jours pour aller de la terre à la lune, une de ces particules mettrait 4 secondes pour effectuer le même trajet.
C’est dans l’énergie intra-atomique qu’il est logique de chercher l’origine, jusqu’ici inconnue, de l’électricité et de la chaleur solaire. Le radium est capable de produire de la chaleur en se dissociant ; on a cherché sa présence dans le soleil ; cela n’est pas nécessaire, puisque tous les corps peuvent se dissocier. J.-J. Thomson pense même maintenant que l’énergie actuellement concentrée dans les atomes n’est qu’une insignifiante portion de celle qu’ils contenaient jadis et qu’ils ont perdue par rayonnement. « Si donc, dit Gustave Le Bon, les atomes renfermaient jadis une quantité d’énergie très supérieure à celle, pourtant formidable, qu’ils possèdent encore, ils ont pu, en se dissociant, dépenser, pendant de longues accumulations d’âges, une partie de la gigantesque réserve de force entassée dans leur sein à l’origine des choses. Ils ont pu et peuvent encore, par conséquent, maintenir à une très haute température les astres tels que le soleil et les étoiles. »
Les idées de Gustave Le Bon relatives à l’énergie intra-atomique que je viens d’exposer d’après lui et qui sont entièrement originales ont résisté à toutes les critiques, à toutes les objections. Elles conduisent à abandonner la dualité classique entre la force et la matière, mais aussi à détruire la séparation classique entre le pondérable et l’impondérable, qui semblait bien établie depuis que Lavoisier s’était servi de la balance. Larmor, il est vrai, avait employé récemment les multiples ressources de l’analyse mathématique pour tâcher de faire disparaître ce qu’il a appelé « l’irréconciliable dualité de la matière et de l’éther » ; mais on ne pouvait réussir qu’en partant de l’expérience ; c’est ce qu’a fait Gustave Le Bon.