Le livre III de son ouvrage nous fait pénétrer dans le monde de l’impondérable, dans l’éther cosmique !
Bien que la nature intime de l’éther soit à peine soupçonnée, son existence s’est imposée depuis longtemps, et paraît à quelques-uns plus certaine que celle de la matière même. « Son rôle est devenu capital et n’a cessé de grandir avec les progrès de la physique. La plupart des phénomènes seraient inexplicables sans lui. Sans éther, il n’y aurait ni pesanteur, ni lumière, ni électricité, ni chaleur, rien en un mot de ce que nous connaissons. L’univers serait silencieux et mort. »
Certains se représentent l’éther comme un gaz excessivement dilué ; mais cette comparaison est mauvaise, car les gaz sont très compressibles et l’éther ne l’est pas. Il serait plus exact de le comparer à un solide élastique, un solide au sein duquel s’effectueraient les mouvements des astres. On admet aujourd’hui que l’éther peut être le siège, non seulement de mouvements vibratoires réguliers comme ceux qui produisent la lumière, mais encore de mouvements variés : projections, rotations, tourbillons, et les physiciens de nos jours tendent à attribuer un rôle fondamental aux tourbillons. Ne seraient-ce pas certains de ces tourbillons qui constitueraient les atomes, et la matière ne serait-elle pas un état particulier de l’éther ?
Le livre IV nous fait assister à la dématérialisation de la matière. Celle-ci fournit des éléments de désagrégation que l’on peut faire rentrer dans six catégories différentes : 1o émanations, 2o ions positifs, 3o ions négatifs, 4o électrons, 5o rayons cathodiques, 6o rayons X et radiations analogues. Le radium en se détruisant donne, outre une émanation semi-matérielle, trois sortes de rayons : les rayons α formés d’ions positifs, les rayons β formés d’électrons négatifs, les rayons γ ou rayons X. Mais le radium n’est, d’après Gustave Le Bon, qu’un cas particulier d’une règle générale. Toute matière, sous des influences variées, parfois spontanément, peut se dissocier et les particules qui s’en échappent sont soumises aux lois d’attraction et de répulsion qui régissent tous les phénomènes électriques. Gustave Le Bon a obtenu des figures très curieuses qu’il a pu photographier, en obligeant les particules de la matière dissociée à se mouvoir et à se repousser suivant certaines directions ; il est arrivé ainsi à matérialiser en quelque sorte les produits de la dématérialisation de la matière, et à nous faire entrevoir les intermédiaires entre la matière et l’éther.
Ces intermédiaires, il les étudie dans le livre V. L’émanation des corps radio-actifs, qu’on peut condenser comme un gaz et enfermer dans un tube, possède encore des qualités matérielles, mais les diverses particules électriques n’ont plus qu’une propriété commune avec la matière, une certaine inertie, et il est possible de considérer l’électricité comme une substance semi-matérielle engendrée par la dématérialisation de la matière.
On voit par là à quelle vaste synthèse des phénomènes physiques et chimiques les idées du Dr Gustave Le Bon peuvent conduire les physiciens.
Dans le dernier livre, Gustave Le Bon revient au monde du pondérable. On y assiste aux mouvements des molécules ; il y est question de la « sensibilité » de la matière, de la « vie » des cristaux… des divers équilibres chimiques. Pour Gustave Le Bon, il semble extrêmement probable qu’un grand nombre de réactions inexplicables, au lieu d’atteindre seulement les édifices moléculaires, atteignent également les édifices atomiques et mettent en jeu les forces considérables qui s’exercent en leur sein. C’est sans doute dans l’énergie intra-atomique qu’il faut chercher l’explication des propriétés des métaux colloïdaux, des diastases, des enzymes, des toxines…
Une foule de détails intéressants sur les manifestations de la matière conduisent Gustave Le Bon à consacrer un dernier chapitre à la naissance, à l’évolution, et à la fin de la matière, ce qui est la conclusion de son ouvrage. Pour ma part, j’aurais préféré que ce chapitre vienne à la fin du cinquième livre et qu’il ne soit pas question de ce qu’on appelle si improprement la vie de la matière. Le début de l’ouvrage du Dr Gustave Le Bon produit sur le lecteur une impression profonde, on y sent le souffle d’une pensée géniale. On est tout saisi ensuite par la colossale grandeur de l’énergie intra-atomique ; on se met à rêver : si la matière venait à se détruire spontanément, une quantité effroyable d’énergie serait mise gratuitement à la disposition de l’homme, et il n’aurait pas à se la procurer par un rude travail : le pauvre serait alors l’égal du riche. On suit enfin avec un intérêt grandissant les diverses phases de la dématérialisation de la matière et son évanouissement dans l’éther, où tourbillonnent en s’anéantissant les particules électriques. On se laisse entraîner dans « ce nirvana final auquel reviennent toutes choses après une existence plus ou moins éphémère », et tout à coup, brusquement, on est ramené au milieu matériel, à des faits plus banaux ; c’est une désillusion, temporaire il est vrai, car infailliblement on recommence à lire les premières pages, on veut repasser par les émotions déjà éprouvées et voir « l’atome dans sa petitesse infinie détenir les secrets de l’infinie grandeur » !
Comme on l’a dit, le Dr Gustave Le Bon a réalisé scientifiquement la plus vaste synthèse que l’on puisse concevoir. On l’a comparé à Darwin. Si l’on tient à faire une comparaison, j’aimerais mieux la faire avec Lamarck. Lamarck, le premier, a eu une idée nette de l’évolution des êtres vivants ; le Dr Gustave Le Bon, le premier, a reconnu la possibilité d’une évolution de la matière et la généralité de la radio-activité par laquelle se manifeste son évanouissement. La théorie de Lamarck a été accueillie par les attaques de quelques-uns, par le silence de la plupart ; c’est de lui ces paroles que Gustave Le Bon rapporte dans son Introduction : « Quelques difficultés qu’il y ait à découvrir des vérités nouvelles, il s’en trouve encore de plus grandes à les faire reconnaître. » Gustave Le Bon, comme Lamarck, s’est heurté à ces dernières difficultés. La publication de ses premières notes a provoqué de véritables tempêtes et des protestations énergiques. « Le prestige seul, ne cesse de répéter Gustave Le Bon, et fort peu l’expérience, est l’élément habituel de nos convictions, scientifiques et autres. Les expériences en apparence les plus convaincantes n’ont jamais constitué un élément immédiat de démonstration quand elles heurtent des idées depuis longtemps admises. Galilée l’apprit à ses dépens : ayant réuni tous les professeurs de la célèbre université de Pise, il s’imagina leur prouver par l’expérience que, contrairement aux idées alors reçues, les corps de poids différents tombent avec la même vitesse. La démonstration de Galilée fut très concluante, mais les professeurs se bornèrent à invoquer l’autorité d’Aristote et ne modifièrent nullement leur opinion. Bien des années se sont écoulées depuis cette époque, mais le degré de réceptivité des esprits pour les choses nouvelles ne s’est pas sensiblement accru. »