C’est qu’en effet un corps, aussi rigide en apparence qu’un bloc d’acier, représente simplement un état d’équilibre entre son énergie intérieure et les énergies extérieures, chaleur, pression, etc., qui l’entourent. La matière cède à l’influence de ces dernières comme un fil élastique obéit aux tractions exercées sur lui, mais reprend sa forme dès que la traction a cessé, si elle n’a pas été trop considérable.

La mobilité des éléments de la matière est quelquefois un de ses caractères les plus faciles à constater, puisqu’il suffit d’approcher la main du réservoir d’un thermomètre pour voir la colonne liquide se déplacer aussitôt. Ses molécules se sont écartées sous l’influence d’une légère chaleur. Quand nous approchons la main d’un bloc de métal, les mouvements de ses éléments se modifient également, mais d’une façon si faible pour nos sens qu’ils ne les perçoivent pas, et c’est pourquoi la matière nous apparaît alors comme très peu mobile.

La croyance générale à la stabilité de la matière est confirmée d’ailleurs par l’observation, puisque, pour faire subir à un corps des modifications considérables, comme de le fondre ou de le réduire en vapeur, il faut des moyens très puissants.

Des méthodes d’investigation suffisamment précises montrent, au contraire, que non seulement la matière est d’une mobilité extrême, mais encore possède une sensibilité inconsciente dont la sensibilité consciente d’aucun être vivant ne saurait approcher.

Les physiologistes mesurent la sensibilité d’un être par le degré d’excitation nécessaire pour obtenir de lui une réaction. On le considère comme fort sensible lorsqu’il réagit sous des excitants très faibles. En appliquant à la matière brute un procédé d’investigation analogue, on constate que la substance la plus rigide et la moins sensible en apparence est au contraire d’une sensibilité invraisemblable. La matière du bolomètre, constitué en dernière analyse par un mince fil de platine, est tellement sensible qu’elle réagit sous l’influence d’un rayon de lumière d’une intensité assez faible pour ne produire qu’une élévation de température de un cent millionième de degré. Un bloc d’acier est, en réalité, infiniment plus sensible que l’être vivant le plus sensible.

Cette sensibilité de la matière, si contraire à ce que l’observation vulgaire semblait indiquer, devient de plus en plus familière aux physiciens et c’est pourquoi une expression comme celle-ci : « la vie de la matière », dénuée de sens il y a seulement vingt-cinq ans, est devenue d’un usage courant. L’étude de la matière brute révèle de plus en plus, chez elle, en effet, des propriétés semblant jadis l’apanage exclusif des êtres vivants. En se basant sur ce fait que « le signe le plus général et le plus délicat de la vie est la réponse électrique », M. Böse a montré que cette réponse électrique « considérée généralement comme l’effet d’une force vitale inconnue », existe dans la matière. Et il montre par des expériences ingénieuses « la fatigue » des métaux et sa disparition après le repos, l’action des excitants, des déprimants et des poisons sur ces mêmes métaux.

La matière, telle que nous la connaissons, ne représente, je le répète, qu’un état d’équilibre, une relation entre les forces intérieures qu’elle recèle et les forces externes pouvant agir sur elles. Les secondes ne sont pas modifiables sans que les premières changent également, de même qu’on ne peut toucher à l’un des plateaux d’une balance équilibrée sans faire osciller l’autre.

Ainsi donc les éléments de la matière sont en mouvement incessant : un bloc de plomb, un rocher, une chaîne de montagnes n’ont qu’une immobilité apparente. Ils subissent toutes les variations du milieu et modifient constamment leurs équilibres pour s’y adapter. La nature ne connaît pas le repos. S’il se trouve quelque part, ce n’est ni dans le monde que nous habitons, ni dans les êtres vivant à sa surface. Il n’est pas davantage dans la mort, qui ne fait que substituer à certains équilibres momentanés d’atomes d’autres équilibres dont la durée sera aussi éphémère.

Malgré l’extrême mobilité de la matière, le monde paraît cependant très stable. Il l’est, en effet, mais simplement parce que, dans sa phase actuelle d’évolution, le milieu qui l’enveloppe varie dans des limites assez restreintes. La constance apparente des propriétés de la matière résulte uniquement de la constance actuelle du milieu où elle est plongée.