Tous ces étudiants, les pupilos qui vivent chez les maîtres de pension, et les camaristas[ 36] qui habitent en chambre garnie, forment ensemble la grande corporation des manteistas, ainsi appelés du nom de leur grand manteau. Au-dessous d'eux sont les capigorristas ou capigorrones, dont la vie est bien plus dure.

[!--Note--] 36 ([retour])
Mateo Aleman, Guzmán de Alfarache, lib. III, part. II, cap. IV.

Leur nom leur vient de leur costume qui n'est [p. 42] pas tout à fait pareil à celui des autres écoliers: ils ont comme eux la soutane de laine noire, mais ils portent sur les épaules, au lieu de l'ample manteo, une cape d'étoffe grossière (capa ou bernia), et sur la tête, au lieu du bonnet carré, la gorra, qui est une espèce de casquette[ 37]. On les reconnaît aussi à leurs gros souliers ferrés, qui leur font la démarche lourde, et c'est pourquoi les latinistes les appellent dédaigneusement la bande de calceo ferrato[ 38].

[!--Note--] 37 ([retour])
Covarrubias, Tesoro, aux mots: capigorrista, gorra, bernia.

[!--Note--] 38 ([retour])
Covarrubias, Tesoro, au mot: çapato.

Ce sont les valets d'étudiants, étudiants eux aussi, inscrits comme leurs maîtres sur les registres de l'Université, mais qui ne sont pas naturellement traités avec les mêmes égards.

Au mois d'octobre, quelques jours avant l'ouverture des cours, sur les routes qui mènent à Salamanque, derrière les mules de louage qui portent les écoliers[ 39] et leur mince bagage enveloppé de serge verte[ 40], on voit, trottant à pied dans la poussière, des jeunes [p. 43] gens pauvrement vêtus. Ils accompagnent dans la grande cité universitaire des camarades plus fortunés et vont les servir pendant toute la durée de leurs études. Fils de petits marchands ou de laboureurs, instruits des premiers éléments par quelque curé charitable, ils sont, eux aussi, attirés par la grande renommée des Écoles et ils ont pris le seul moyen qui leur fût offert de tenter la fortune et d'essayer de s'élever au-dessus de leur condition. Ils seront logés, habillés et nourris, et leur métier ne sera pas bien pénible: aller aux provisions, balayer le logis, brosser les bonnets et les manteaux, voilà quel sera à peu près tout leur office[ 41]. Le temps ne leur manquera pas pour travailler et ils pourront suivre, s'il leur plaît, les mêmes leçons que leurs maîtres. Ceux-ci, du reste, les traiteront avec douceur: des études communes ont bien vite rapproché les distances et le valet passe assez tôt au rang de confident, quelquefois de conseiller et presque d'ami[ 42]. Mais aux heures de disette, qui ne sont pas rares, la vie devient presque insupportable pour ces [p. 44] malheureux: pendant les nuits d'hiver, on grelotte dans les galetas mal clos, et, quand les maîtres eux-mêmes souffrent de la faim, les domestiques jeûnent. Comment compulser Galien ou Bartole, quand les dents claquent de froid et qu'il faut par raison démonstrative «persuader à son estomac qu'il a dîné[ 43]?» On se décourage, on cesse de fréquenter les Ecoles ou l'on n'y reparaît qu'à de longs intervalles, allant d'un cours à l'autre au gré de sa fantaisie, passant de la théologie à la médecine ou au droit canon, et recueillant ainsi de droite et de gauche quelques bribes d'un inutile savoir. Pour quatre valets tombés dans une riche maison où l'on peut manger tous les jours et dormir toutes les nuits, où l'on profite en même temps que le jeune maître des leçons du répétiteur, où l'on s'assure pour l'avenir de puissantes protections[ 44], il y en a cent que l'excès de misère finit par détourner pour toujours des études.

[!--Note--] 39 ([retour])
Ils vont souvent deux et quelquefois trois sur la même mule. (Juan de Mal-Lara, Filosofía Vulgar, 1621: Centur. X, 25).

[!--Note--] 40 ([retour])
Don Quichotte, IIe partie, ch. XIX.

[!--Note--] 41 ([retour])
Alonso, mozo de muchos amos, éd. Rivadeneyra, p. 495 a.