A Salamanque ainsi qu'ailleurs, comme il y a des étudiants riches et des étudiants pauvres, il y a de bons et de mauvais étudiants.
Du bon étudiant on ne nous parle guère: sa vie est régulière et calme et son histoire est vite contée. Il est naturellement assidu aux cours et aux offices; il visite souvent ses maîtres, le curé de sa paroisse, les supérieurs des couvents voisins; son divertissement est d'assister, les jours de fête, aux tragédies latines qui se jouent dans le préau du Collège Trilingue et d'écrire des vers pieux pour les concours qui s'ouvrent chaque année en l'honneur du Très Saint-Sacrement[ 46].
[!--Note--] 46 ([retour])
Mateo Luján de Sayavedra (Juan Martí), Segunda parte de la Vida del pícaro Guzmán de Alfarache, cap. VI.
La grande majorité des écoliers ne se contentent pas de ces plaisirs austères: ils se soucient beaucoup moins de commenter les Súmulas ou les Institutes que de jouir de leur liberté et de leur jeunesse. C'est une opinion bien établie parmi eux qu'une heure de travail par jour doit suffire[ 47]. Ils vivent donc, pour la plupart, dans une oisivité qui ne leur pèse guère. Les cartes et les dés, les quilles et la pelote[ 48], les longs bavardages sur le marché de la Verdura ou sous les galeries de la place de Saint-Martin, les promenades aux bords riants du Tormès qui fuit entre les peupliers, les flâneries sur le vieux pont romain, aux pieds du légendaire taureau de granit, les sérénades sous les balcons des jolies filles, les combats avec les jaloux qui viennent troubler les concerts, les bruyantes mêlées où l'on se casse les guitares sur la tête[ 49], tous ces joyeux passe-temps remplissent agréablement les journées.
[!--Note--] 47 ([retour])
Figueroa, El Pasagero, alivio III, fo 105.
[!--Note--] 48 ([retour])
Mal-Lara, Fil. Vulg., Cent. VII, fo 307.
[!--Note--] 49 ([retour])
Mateo Luján de Sayavedra, op. cit., VII.
Pour ces jeunes gens pleins de feu les bagarres ont surtout un attrait toujours nouveau. Ces qualités dominantes de leur race: le culte exagéré [p. 49] du point d'honneur et le goût des excentricités dangereuses, ne les portent que trop aux rixes sanglantes et aux coups de main; les vieilles traditions de la vie universitaire développent encore chez eux cette humeur belliqueuse.
S'ils veulent s'épargner, au début, des familiarités blessantes, les nouveaux venus doivent avoir le verbe haut et le ton agressif, marcher droit à qui les regarde un peu fixement et tirer au moindre propos l'épée que presque tous ces étudiants au costume pacifique dissimulent sous leur long manteau: on ne se fait respecter qu'à ce prix[ 50]. Aussi les duels sont-ils fréquents, surtout au commencement de l'année, et, comme les amis des combattants résistent rarement à l'envie de soutenir leurs champions, presque toujours ces duels se terminent par une bataille générale.