[!--Note--] 50 ([retour])
Figueroa, El Pasagero, alivio III, fo 105.

D'autres fois, par les belles nuits d'été où l'on se couche tard et où l'on sent le besoin de dépenser le trop plein de sa force, une troupe «fait partie» d'en aller attendre une autre au coin d'une rue et l'on s'allonge joyeusement de grands coups d'estoc, sans motif le plus souvent, [p. 50] pour le seul plaisir de donner et de recevoir des coups. Enfin, à Salamanque comme à Paris, c'est un devoir pour les écoliers de rosser de temps en temps le guet, c'est-à-dire l'alguazil et son escorte, «n'y ayant pas, dit-on, d'amusement plus savoureux que de faire résistance aux gens de justice[ 51]».

[!--Note--] 51 ([retour])
Alonso, mozo de muchos amos, éd. Rivad., p. 495 b.—El Pasagero, fo 106.

Ces prouesses aventureuses sont un usage si bien établi que la juridiction universitaire renonce à peu près à les réprimer: elles entrent en quelque sorte dans le programme d'une vie normale d'étudiant. Presque dans chaque chambre on voit accrochées au mur, au-dessus du lit, l'épée, la rondache et la casaque de buffle qui s'endosse, le soir, par-dessus la soutane. Le jeune Espagnol qui va suivre les cours de l'Université oublie rarement d'emporter dans son bagage un bouclier, un baudrier et une bonne rapière signée de quelque armurier en renom, de Tomás de Ayala, de Sebastián Hernández ou de Sahagún le Vieux. «Le bel équipage, dit l'un d'eux, pour aller écouter des leçons de philosophie!»—«Les dieux que nous allions [p. 51] servir, dit un autre, ce n'étaient ni Minerve, ni Mercure, c'était Mars, et c'était aussi Vénus.»

On peut supposer en effet que les femmes tiennent quelque place dans les préoccupations de cette jeunesse «bouillante, fantasque, libre, emportée, amie du plaisir[ 52]». L'amour et la galanterie font encore plus de tort aux bonnes études que le goût des rixes et des bagarres. Tandis que les écoliers pauvres, se contentant de succès faciles, mais peu flatteurs, courtisent les servantes d'auberge et les cuisinières qui les aident à vivre[ 53], les étudiants fortunés aspirent d'ordinaire à des conquêtes plus glorieuses. Certains s'éprennent de jolies filles de Salamanque, en quête d'épouseurs, qu'ils ont rencontrées à l'église, à la promenade ou dans quelque partie de campagne: les familles indulgentes favorisent les rendez-vous, et il arrive plus d'une fois que le jouvenceau se laisse prendre et se trouve un beau matin marié à une coquette[ 54].

[!--Note--] 52 ([retour])
Cervantes, La Tía Fingida.

[!--Note--] 53 ([retour])
Mateo Aleman, Alfarache, part. II, lib. III, cap. IV.

[!--Note--] 54 ([retour])
C'est la sottise que commet Guzman d'Alfarache à l'Université d'Alcalá.

D'autres, moins naïfs ou plus raffinés, passent agréablement leurs après-midis dans les [p. 52] couvents de femmes où la règle n'est pas trop austère. Ils apportent sous le manteau quelques menues friandises[ 55]: des sucreries, des boîtes de confitures sèches, des flacons de ce vin del Santo, le plus réputé de Castille, que récoltent sur leurs coteaux arides les moines de l'Escurial; tout en faisant honneur à la collation, on devise pendant de longues heures avec les nonnes et leurs invitées: et les conversations qui s'engagent là, autour du brasero, dans la solennité des grands parloirs, roulent quelquefois sur des sujets assez brûlants. On y discute volontiers des questions de morale galante; l'on se demande, par exemple, ce qui vaut le mieux, en amour, de la possession ou de l'espérance, et les jeunes religieuses ne sont pas les dernières à dire leur mot[ 56]. De telles libertés nous paraissent aujourd'hui étranges et même choquantes: elles étaient presque admises autrefois et Mlle de Montpensier nous raconte sur les nonnes de Perpignan, ville alors tout espagnole, des histoires bien plus singulières[ 57]. L'autorité ecclésiastique n'intervenait [p. 53] guère que lorsqu'il s'était produit quelque éclat fâcheux[ 58]. Or, les petits manèges des galanes de monjas ne tiraient généralement pas à conséquence: c'était pour l'ordinaire un amusement platonique, assez semblable au commerce de galanterie de nos précieux et de nos précieuses, mais qui devait paraître plus savoureux aux âmes hardies parce qu'il scandalisait les esprits simples[ 59] et frisait l'impiété.

[!--Note--] 55 ([retour])
Mateo Luján de Sayavedra, Segunda parte de la Vida del pícaro Guzmán de Alfarache, VI.