[!-- H2 anchor --]

CHAPITRE VI.

ÉPISODES DE LA VIE UNIVERSITAIRE: FÊTES ET CONGÉS,
oposiciones ET grados.

Pour le commun des étudiants, qui ne vont pas au delà des ordinaires espiègleries et qui se privent des fortes émotions de l'existence picaresque, la vie de Salamanque offre encore assez d'imprévu. Mille événements y rompent la monotonie des jours.

Tout d'abord, les fêtes religieuses sont une perpétuelle occasion de congés. Sans parler de Noël, de la semaine sainte, de la Pentecôte et de la Fête-Dieu, dix fois au moins dans l'année l'Université ferme ses portes en l'honneur de la Sainte Vierge: pour la Conception de Notre-Dame, l'Expectation de Notre-Dame, la Nativité de Notre-Dame, la Présentation, la Purification, l'Annonciation, la Visitation, l'Assomption de Notre-Dame, etc. Les grands saints et les saints locaux sont chômés aussi avec une singulière [p. 73] exactitude[ 96]: et ce sont alors des cérémonies magnifiques, d'interminables processions serpentant dans les rues étroites de la ville, tandis que sonnent les cent clochers, de longues files de pénitents, nus jusqu'à la ceinture, se déchirant la peau avec les boules de verre de leurs martinets et bombant le dos pour mieux faire jaillir le sang; des expositions d'images et de reliques, des pèlerinages vers des chapelles éloignées ou vers des lieux qu'ont illustrés des miracles, des foires, des repas sur l'herbe, des troupes chantantes, des bals dans les carrefours: danses de soulier où l'on marque la mesure en frappant de la main sa semelle, danses de cascabel menudo où l'on s'attache aux jarrets des colliers de grelots, danses des épées où s'escriment des quadrilles habillés en toile blanche; des tournois, des «jeux de cannes» où, sur leurs chevaux andalous caparaçonnés de drap d'or, des seigneurs en costume jaune et blanc simulent des combats contre des chevaliers vêtus de satin cramoisi; des concerts où le psaltérion, le hautbois[ 97], la mandore et la [p. 74] cornemuse de Zamora associent leurs sons aux métalliques accords de la guitare.

[!--Note--] 96 ([retour])
Estatutos hechos por la Universidad de Salamanca.

[!--Note--] 97 ([retour])
Chirimia, hautbois à douze trous, instrument d'origine arabe.

La fête de San Marcos est l'occasion d'un divertissement étrange. Les étudiants achètent, aux frais de la cité, un taureau de belle apparence[ 98], ils le conduisent à la cathédrale où il écoute la messe fort dévotement; après l'office, ils le promènent dans la ville en demandant l'aumône à chaque porte; ils lui attachent enfin entre les cornes des fusées auxquelles ils mettent le feu, et le lâchent affolé dans les rues où il renverse tout et met les passants en déroute.

[!--Note--] 98 ([retour])
La légende prétend que lorsque, la veille de la fête, les étudiants vont faire leur choix au pâturage, ils crient: «Marcos!» et qu'alors la bête qui plaît le mieux au saint sort d'elle-même du troupeau. (Padre Feijoo, Obr. Escog., éd. Rivadeneyra, p. 382.)

Le jour de la Saint-Martin, toute la ville est en joie: c'est à cette date qu'a lieu l'élection du nouveau Recteur. Au sortir du cloître de l'Université, où l'on vient de proclamer son nom, il fait au travers de Salamanque la traditionnelle promenade, le paseo. Le cortège est d'une extraordinaire magnificence: le nouvel élu appartient presque toujours à l'une de ces illustres familles qui ont donné à l'Université tant de [p. 75] brillants élèves et tant de puissants protecteurs: les Mendoza, les Guzmán, les Pimentel, les Córdova, les Sandoval, les Pacheco, les Fonseca; il n'hésite pas à dépenser des sommes considérables pour effacer par l'éclat de son équipage les souvenirs laissés par ses prédécesseurs. Derrière lui défilent les docteurs, les maîtres, les officiers, les étudiants. Il est d'usage qu'à cette occasion chaque écolier renouvelle sa garde-robe et que les jeunes gens riches habillent de neuf leurs pages et leurs valets[ 99]. Tous les couvents, tous les Collèges ont orné leur façade; tous les habitants ont suspendu à leurs fenêtres des tapisseries, des couvertures, des étoffes de couleur. Ce jour-là, la cité entière témoigne son attachement à l'Université qui fait sa prospérité et sa gloire.