[!--Note--] 99 ([retour])
Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán, conde de Olivares, á D. Laureano de Guzmán.
En dehors de ces solennités, divers événements viennent encore jeter dans la vie scolaire une singulière animation. Ce sont d'abord les oposiciones. Dès qu'une chaire devient vacante, un concours est aussitôt ouvert et dans tout le royaume le Recteur adresse un appel aux opositores [p. 76] ou candidats. Les épreuves de ce concours sont publiques; elles comprennent généralement une leçon d'une heure sur un sujet fixé d'avance, une critique de la leçon par les concurrents, une réponse du candidat à ces critiques, et enfin une série de discussions improvisées sur divers points du programme[ 100]. A Salamanque, où l'organisation de l'Estudio est essentiellement démocratique, ce ne sont pas les docteurs qui choisissent leur futur collègue, ce sont les étudiants de la Faculté qui désignent leur futur maître. Quoique ces jeunes gens fassent tous leurs efforts pour rester dignes d'un tel privilège et pour juger avec équité, on devine cependant qu'il y a bien des compétitions, bien des intrigues, et que tout ce monde remuant et passionné est violemment agité par l'approche d'une oposición. On voit se former des partis, de véritables factions[ 101]. Chaque concurrent peut compter sur l'appui de ses compatriotes; il fait d'ordinaire, quelques jours avant les épreuves, un certain nombre de cours [p. 77] où il attire le plus d'auditeurs qu'il peut et où se comptent ses amis et ses adversaires[ 102], il trouve toujours à la sortie un groupe d'admirateurs pour l'acclamer et lui faire escorte. Il arrive que des opositores plus fortunés recourent à des manœuvres peu délicates pour assurer un succès qu'ils jugent douteux. Ils tiennent table ouverte pendant une ou deux semaines, et c'est là une bonne aubaine pour les pauvres sopistas; leurs plus chauds partisans vont attendre aux portes de la ville les nouveaux étudiants qui arrivent de leur province; ils leur font mille civilités, les conduisent dans une hôtellerie et les régalent plusieurs jours de suite, pour obtenir leurs voix[ 103].
[!--Note--] 100 ([retour])
Vida, ascendencia, nacimiento, crianza y aventuras de el Doctor D. Diego de Torres Villaroel, catedrático de prima de matemáticas en la Universidad de Salamanca, Salamanca, 1752, p. 79 et sq.
[!--Note--] 101 ([retour])
Mateo Aleman, Alfarache, Part. II, lib. III, cap. IV.
[!--Note--] 102 ([retour])
Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán...
[!--Note--] 103 ([retour])
Mateo Luján de Sayavedra, Segunda parte de la Vida de Guzmán de Alfarache, lib. II, cap. V.—Figueroa, El Pasagero, Alivio III, fo 106.
Malgré tout, il ne paraît pas que l'Université de Salamanque ait jamais vu d'élection vraiment scandaleuse, au moins pendant les premiers siècles de son existence[ 104]. C'est que là, comme dans la plupart des grandes Écoles du Moyen-Age, [p. 78] les jeunes étudiants finissent presque toujours, malgré les brigues et les cabales, par subir l'influence de ceux de leurs camarades plus âgés et plus sérieux qui, ayant souvent passé la trentaine, déjà licenciés ou même docteurs et futurs candidats aux mêmes chaires, sont à la fois capables de bien juger les aspirants et intéressés à faire récompenser le vrai mérite.
[!--Note--] 104 ([retour])
Avant que se soit établie la tyrannie des Grands Collèges. (Voir plus loin, Deuxième Partie, II, p. 181-188.)
Dès que le résultat du vote est connu, les amis du nouvel élu se précipitent vers sa maison et remplissent sa rue de cris assourdissants; mais cette victoire que tant de voix lui annoncent n'est pas officielle encore, et il doit en savourer silencieusement le plaisir. La tradition veut qu'il ne se montre point avant que le Recteur lui ait fait tenir le testimonium delatæ cathedræ, c'est-à-dire l'acte de nomination. Quand on voit apparaître au bout de la rue le bedeau de l'Université avec le rouleau de parchemin, le tumulte augmente encore: la porte est enfoncée, on arrache au vainqueur son bonnet, on le couronne de laurier, on le soulève de terre, et un vrai torrent l'entraîne jusqu'aux Écoles, renversant sur sa route les tréteaux des marchands. Suant, essoufflé, la soutane au vent, [p. 79] le nouveau maître fait son entrée dans le cloître sur les épaules de ses admirateurs; on le porte jusqu'à la chaire qu'il vient de conquérir et il en prend possession au milieu d'acclamations enthousiastes. Pendant ce temps, les plus riches de ses amis ont loué des montures: après avoir fait des courses folles dans les rues en criant son nom à tous les échos, ils pénètrent dans la cour de l'Université, tournent autour des colonnes, comme pris de vertige, et font entrer leurs chevaux jusque dans les classes. Tout le jour, le vacarme continue.
Quand la nuit est tombée, un cortège se forme. Tenant à la main des torches et des lanternes, agitant au-dessus de leurs têtes des palmes et des branches de laurier, plusieurs centaines d'étudiants vont reprendre chez lui le héros de la journée et lui font faire le tour de Salamanque. D'immenses écriteaux, portés au bout d'une perche, font connaître au peuple son nom, le nom de son pays et son nouveau titre. A chaque instant partent des coups de pistolet, éclatent des pétards; des fusées montent dans le ciel. La ville est illuminée: les gens les plus pauvres ont mis sur le rebord de leur fenêtre une lampe ou une chandelle; les religieuses [p. 80] même ont allumé des flambeaux à la porte de leurs couvents[ 105].