Quant aux programmes, ils sont visiblement calqués sur ceux de l'Université de Paris; le fondateur le rappelle lui-même à chaque instant: «Cela se fera, dit-il, suivant la coutume de Paris, more parisiensi

La licence, grade moyen, intermédiaire entre le baccalauréat et le doctorat, et dont la plupart des étudiants se contentent, la licence est à Salamanque relativement facile; l'épreuve orale, ou repetición, s'y réduit à une argumentation et à un discours. Ici la préparation en est longue et, comme à la Sorbonne, elle comporte une série d'examens redoutables. Pour être licencié de théologie, par exemple, il faut dix ans de cours[ 139]. Quand on est bachelier, qu'on a subi la tentativa, le primero, le segundo et le tercero principio, il faut affronter tour à tour les quatre grandes épreuves: le Quod libet, la Parva Ordinaria, la Magna Ordinaria et l'Alfonsina. Le dernier de ces actos est le plus terrible: il ressemble à ce qu'à Paris on appelle la Sorbonica. Pendant tout un jour, quelquefois deux jours durant, le candidat doit répondre devant [p. 112] le cloître plein des professeurs et des docteurs à cent vingt questions de théologie, chacun étant libre d'argumenter contre lui, en latin, s'entend, «dans la forme syllogistique ou socratique[ 140]».

[!--Note--] 139 ([retour])
Non nisi duobus lustris peractis, dit Álvaro Gómez.

[!--Note--] 140 ([retour])
De fait, cette épreuve parut si dure que, lorsqu'une fois on y avait échoué, on ne s'y représentait plus: on préférait aller se faire graduer à Tolède ou ailleurs.

Naturellement le doctorat est encore moins abordable.

Le désir de créer en Espagne un centre de fortes études théologiques semble avoir été la première préoccupation du fondateur: c'est pour stimuler les efforts des étudiants qu'il avait ainsi multiplié les épreuves difficiles. En même temps il prenait soin de tenir en haleine le zèle des maîtres en établissant que leur traitement serait proportionné au nombre de leurs auditeurs, et aussi qu'ils seraient tous, au bout de quatre années d'enseignement, soumis à la réélection. Enfin en proscrivant l'enseignement du droit civil[ 141], évidemment il se préoccupait bien moins de donner une nouvelle [p. 113] preuve de son respect pour les traditions parisiennes que de tourner exclusivement vers la théologie et le droit canon des activités qu'auraient pu solliciter des carrières plus lucratives[ 142]. Tout fait donc supposer que, dans la pensée de Cisneros, la fondation de son Université était le complément naturel des mesures qu'il avait déjà prises pour réformer le clergé séculier et les ordres monastiques[ 143].

[!--Note--] 141 ([retour])
Il resta interdit à Alcalá jusqu'à l'année 1771, où deux chaires furent consacrées à l'étude des Institutes de Justinien.

[!--Note--] 142 ([retour])
C'est sans doute le même motif qui avait déterminé le pape Honorius III à supprimer le droit civil à Paris (bulle de 1219). Voir Luchaire, L'Université de Paris sous Philippe-Auguste, 1899, p. 58.

[!--Note--] 143 ([retour])
De fait, la théologie resta pendant assez longtemps à Alcalá la Faculté maîtresse. Nous lisons en tête d'un curieux petit livre publié par l'Université en 1560: «La principal profesión desta Universidad es teología». (El Recibimiento que la Universidad de Alcalá de Henares hizo á los Reyes, nuestros señores, Alcalá de Henares, 1560, p. 1).

Ses Statuts publiés, approuvés par l'autorité royale et l'autorité pontificale, l'Université d'Alcalá existe officiellement. La vaste usine de travail a maintenant tous ses rouages. Le cardinal a déjà choisi le Recteur du grand collège, qui administrera aussi les Écoles: c'est un jeune étudiant, désigné par des mérites exceptionnels et qu'on a fait venir exprès de Salamanque; il [p. 114] s'appelle Pedro Campos. A peine créées, les chaires ont été pourvues: elles sont occupées par des maîtres éminents qu'on a pris un peu partout dans la Péninsule et dans les autres Universités d'Europe. Il y en a quarante-deux: six de théologie, six de droit canon, quatre de médecine, deux d'anatomie et de chirurgie, huit de artes, une de philosophie morale, une de mathématiques, quatorze de langues, grammaire et rhétorique. On a recueilli en quelques années les éléments d'une riche bibliothèque où l'on compte déjà un grand nombre de manuscrits, particulièrement de manuscrits arabes. C'est là que se prépare cette fameuse Bible Polyglotte, la Bible d'Alcalá (Complutensis), qui sera publiée en quatre langues: latin, grec, hébreu et chaldéen, suivant le plan conçu autrefois par Origène.