Pour mener à bonne fin cet immense travail, le cardinal ne regarde point à la dépense. Il envoie copier à la bibliothèque du Vatican, dans toutes les grandes bibliothèques d'Italie et même d'Europe, tous les manuscrits un peu importants; il en achète d'autres à des prix démesurés[ 144]; il [p. 115] fait rechercher parmi les juifs d'Espagne les versions les plus authentiques de l'Ancien Testament.

[!--Note--] 144 ([retour])
Nous savons, par exemple, qu'il paya 4,000 couronnes d'or sept manuscrits étrangers, qui arrivèrent même trop tard pour qu'on pût s'en servir. (Álvaro Gómez de Castro, De rebus gestis Ximenii, lib. II.)

Il réunit pour colliger tous ces documents, établir le texte, contrôler les traductions, un groupe de savants remarquables: le vieux Nebrija, qui a quitté Salamanque pour Alcalá; Fernando Núñez (le Pinciano), professeur de langue grecque dans l'Université nouvelle; López de Zúñiga, Bartolomé de Castro, Juan de Vergara, le fameux grec Demetrius de Crète, Alonso de Alcalá, Pablo Coronel et Alfonso Zamora, juif converti, merveilleusement instruit dans les langues hébraïque et chaldéenne. Cisneros lui-même assiste aux délibérations et presse les collaborateurs. Comme aucun imprimeur d'Espagne ne possède de caractères orientaux, il en fait fondre par des ouvriers venus d'Allemagne. Quand paraissent enfin les six gros volumes in-folio, ils lui ont coûté, tout compte fait, plus de 52,000 ducats. Et comme si ce n'était pas assez pour assurer la réputation philologique de la jeune Alcalá, il songe encore [p. 116] à publier, avec un soin tout pareil, les œuvres complètes d'Aristote!

Autour de l'Université commencent à s'élever les Collèges. A côté du Mayor de San Ildefonso, réservé à une élite, Cisneros aurait voulu en créer dix-huit autres, ayant chacun douze becarios ou boursiers: deux cent seize étudiants pauvres auraient pu ainsi poursuivre leurs études à l'abri du besoin.

Sur ces dix-huit, deux seulement ouvrent d'abord leurs portes, celui de San Eugenio et celui de San Isidoro. Mais on en voit bientôt paraître sept autres. Tous les ordres religieux un peu prospères se hâtent de venir profiter du nouvel enseignement. Pour faire montre de leur richesse et de leur puissance et en même temps pour faire leur cour au véritable maître de l'Espagne, certains fondent à la fois deux établissements. Avant de devenir ville universitaire, Alcalá ne comptait qu'un monastère, celui des Franciscains: elle en aura bientôt dix-neuf, couvents ou Collèges monastiques.

En 1513, le roi Ferdinand, qui voyage pour rétablir sa santé, vient visiter les nouvelles Écoles. Le Recteur va le recevoir à la porte du Grand Collège, précédé des massiers de l'Université.

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Les gardes veulent arracher les masses d'argent, «jugeant que des sujets ne doivent point conserver en présence du souverain de tels emblèmes de puissance». Mais le prince, sans être fort instruit lui-même, n'ignore pas le prix de l'instruction: «Non, non, s'écrie-t-il, qu'on garde les masses! Cette maison est la maison des Muses, et ceux-là seuls ont le droit d'y être rois qu'elles ont initiés à leurs secrets.» Puis il va de salle en salle, assiste à des examens, préside à des discussions et, émerveillé de tout ce qu'il voit et entend, il exprime à Cisneros sa surprise.

La ville ne l'étonne pas moins que l'Université. Il ne la reconnaît plus! On a désséché des marais, on a pavé les rues, démoli de vieux bâtiments, on a percé des rues. De nouvelles églises se construisent: Pedro Gumiel, l'architecte des Écoles, rebâtit l'antique sanctuaire de San Justo, dont les canonicats seront réservés aux docteurs du cloître universitaire; on rajeunit Santa María la Mayor[ 145]; sur l'emplacement de la mosquée des Maures, presque tous convertis ou chassés, on construit Santiago.

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