Des hôpitaux s'élèvent de terre. Les vieilles gens du pays finissent par trouver que le grand cardinal leur change trop leur ville et ils disent, en riant, «qu'il n'y a jamais eu à Tolède d'archevêque plus édifiant».
[!--Note--] 145 ([retour])
Où sera plus tard baptisé Cervantes.
Dans la cité renaissante on voit affluer tous les corps de métier que les Universités attirent et font vivre: libraires, imprimeurs, hôteliers, maîtres de pension, marchands d'habits et de comestibles. Par la porte de Madrid qui regarde vers l'Occident, par la porte de Guadalajara qui s'appellera plus tard «la porte des Martyrs[ 146]», arrivent sans cesse des compagnies d'étudiants, venant les uns de Castille, les autres d'Aragon ou de Catalogne: il y en a bientôt près de deux mille.
[!--Note--] 146 ([retour])
Quand on aura ramené par là dans la ville les reliques des Enfants-Martyrs, San Justo et San Pastor (1568).
Plus tard, ce chiffre même sera dépassé.
Alcalá s'enrichira et s'embellira encore. Les études y prospéreront: sa renommée s'étendra dans toute l'Europe. Erasme l'appellera «le trésor de toutes les sciences»; le cardinal Wolsey citera ses écoles comme un modèle. Quand Philippe II aura définitivement choisi Madrid [p. 119] pour capitale, le voisinage de la Cour, source unique des faveurs, fera préférer aux jeunes gens ambitieux le séjour d'Alcalá à celui de Salamanque; les étourdis y seront attirés par la proximité des plaisirs. Le même Philippe II y fondera le «Collège du Roi» pour les enfants des serviteurs de la famille royale. On verra les sculpteurs Covarrubias et Berruguete travailler à la pompeuse décoration du palais des archevêques. On verra encore s'ouvrir le Teólogo et le Trilingüe[ 147]. Il y aura alors vingt-et-un collèges monastiques et autant de séculiers[ 148]. Une vie puissante bouillonnera dans l'étroite enceinte, et Mateo Aleman, disciple reconnaissant et fidèle, pourra entonner le fameux couplet: «O mère Alcalá, que dirai-je de toi qui soit digne de ta gloire!...»
[!--Note--] 147 ([retour])
Mateo Aleman, Guzmán de Alfarache, Part. II, lib. III, cap. IV.
[!--Note--] 148 ([retour])
L'Italien Confalonieri, qui vint à Alcalá en 1592, prétend qu'on y comptait alors cinq mille étudiants et qu'il en avait vu huit cents à un cours de théologie prenant des notes sur leurs genoux. (Mémoire sur quelques questions notables, publié par Palmieri, t. I du Spicilegio Vaticano.) Mais ces chiffres sont bien exagérés.
Quand la mort vint le frapper, le grand Cisneros pouvait prévoir de telles destinées. Son [p. 120] œuvre était déjà assez forte et assez belle. Par son testament il ajouta aux revenus dont jouissait déjà l'Université une rente de 14,000 ducats[ 149], et il concéda pour toujours au Recteur du Grand Collège le prieuré de San Tuy avec ses avantages et bénéfices. Il voulut qu'on déposât dans l'église des Écoles les trophées qu'il avait rapportés de la conquête d'Oran, son étendard de guerre, sa croix épiscopale et ses insignes cardinalices. Il désira aussi que son corps fût enseveli dans cette même chapelle, au cœur de sa maison. Le célèbre Domenico de Florence lui sculpta dans le marbre un tombeau magnifique, orné de médaillons et de feuillages, que gardent des griffons aux ailes étendues. A travers l'admirable grille de bronze dont Nicolas de Vergara, maître ciseleur, entoura ce riche monument, on peut lire encore cette inscription gravée au pied du lit funèbre:
Condideram Musis, Franciscus, grande lycaeum,
Condor in exiguo nunc ego sarcophago...