D'autres se heurtent dès le début à des difficultés de diverse nature. Les Universités de Catalogne sont trop voisines les unes des autres pour ne pas se faire de tort. Tolède ne peut guère lutter avec Alcalá et, quand la Cour se transporte à Madrid, la vie s'en va des Écoles, comme de la capitale découronnée. A Séville, où cependant les ressources abondent, où les esprits sont vifs et les intelligences faciles, où les hautes classes de la société ne manquent pas de culture, le Collège-Université de Santa María de Jesús[ 150] se trouve dès l'abord en concurrence avec le Collège de Santo Tomás, fondé par l'archevêque Fr. Diego Deza, soutenu par l'ordre [p. 124] puissant de Saint-Dominique; il ne réussit même pas à s'agréger l'antique Collège de San Miguel, où s'entretient le culte des humanités et particulièrement des lettres latines, et, somme toute, cette Université reste fort indigne du centre important où elle s'est fondée[ 151].
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On l'appelait communément Colegio de Maese Rodrigo, du nom de son fondateur, l'archidiacre Rodrigo Fernández de Santaella.
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Antonio Martín Villa, Reseña Histórica de la Universidad de Sevilla. (Sociedad de Bibliófilos Andaluces, Sevilla, 1886.)
Un bon nombre d'autres établissements sont trop pauvrement pourvus ou organisés d'une façon trop incomplète pour affirmer fortement leur existence et exercer sur les contrées avoisinantes la force d'attraction nécessaire. Telle, par exemple, l'Université d'Orihuela. A deux pas de la cité de Murcie, non loin de la mer, née dans un pays admirable, un des plus fertiles qui soient au monde, où jamais ne manquent les récoltes[ 152], où croissent des forêts superbes de palmiers, de grenadiers et d'orangers, elle se cantonne dans une maison triste et sombre, où par les petites fenêtres grillées entre à peine un peu de jour; elle distribue à quelques rares étudiants un enseignement médiocre [p. 125] et limité: elle tourne de bonne heure au couvent ou au séminaire.
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On connaît le proverbe: Llueva ó no llueva, trigo á Orihuela: «Qu'il pleuve ou qu'il ne pleuve pas, toujours du blé à Orihuela.»
Dans le petit bourg de Baeza, où la vie est presque nulle, la toute-puissance d'un Cisneros aurait à peine réussi à créer un centre universitaire important. Par un sentiment de patriotisme local, à la fois naïf et touchant, une famille originaire de cet endroit s'y emploie pendant près d'un demi-siècle avec une ardeur extraordinaire. Vers 1535, un certain D. Rodrigo López, possesseur de quelques opulents bénéfices, les résigne tous entre les mains du pape Paul III pour qu'il fonde des Écoles dans sa ville natale, et comme la donation n'est pas jugée suffisante, il y ajoute encore 1,000 ducats d'or, qui sont presque tout son bien. Il meurt sans achever son œuvre. Trois de ses parents, Rodrigo de Molina, archidiacre de Campos, Bernardino de Castabal, Pedro Fernández de Córdoba, épuisent leur fortune à continuer son entreprise: ils font construire un vaste édifice, une chapelle; à force de démarches, longues et coûteuses, ils obtiennent de Pie V pour leur fondation commune le titre d'Université, avec les privilèges et prérogatives ordinaires. Mais tous ces frais d'établissement ont presque épuisé [p. 126] leurs ressources, et lorsqu'il s'agit d'attirer dans ces beaux bâtiments maîtres et écoliers, c'est tout au plus s'ils peuvent assurer à huit professeurs une maigre allocation.
Parmi ces créations à demi avortées, trois ont spécialement joui en Espagne d'une sorte de renom ridicule. Ce sont les Universités silvestres, les Universités «rustiques» de Sigüenza, d'Osuna et d'Oñate.
On se souvient peut-être que, dans le temps où le bon Sancho administrait l'île de Barataria, le médecin «insulaire et gouvernemental» attaché à sa personne voulut lui prouver par raison démonstrative qu'ayant très faim il avait grand tort de manger. «Entendant ce discours, Sancho se renversa sur le dossier de sa chaise, regarda le médecin dans le blanc des yeux et lui demanda gravement comment il s'appelait et en quel endroit il avait fait ses études: «Seigneur Gouverneur, répondit l'autre, je suis le docteur Pedro Recio de Agüero, natif de Tirteafuera... et mon grade, je le tiens de l'Université d'Osuna[ 153]!»
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Don Quijote, parte II, cap. XLVII.