Perdue dans une des régions les plus montagneuses de la Castille, comprimée entre ses murailles épaisses, étroitement serrée contre la masse énorme de sa cathédrale, la triste petite ville de Sigüenza put croire un jour qu'elle allait [p. 130] devenir un foyer de savoir, de lumière et de vie. Elle avait son vaste collège de San Martín et, près des bords du Hénarès, son Collège de San Antonio, qui se prétendait l'égal de tous les Grands Collèges d'Espagne et qui, à défaut du titre de Mayor, que toujours on lui refusa, portait officiellement celui de Grande. Son climat était sain, son air salubre; par sa situation, elle pouvait attirer à la fois les étudiants d'Aragon et ceux de Castille. La chance ne lui fut pas favorable. Le cardinal Jimenez alla justement choisir pour y édifier son Université magnifique une ville voisine, riveraine du même ruisseau et bien plus proche de Madrid. Alcalá tua Sigüenza ou plutôt, ce qui est pis encore, la laissa lentement mourir dans une piteuse agonie.
Oñate est une humble cité de Guipúzcoa, qui touche presque aux limites de l'Álava. Eloigné de la mer, éloigné des grandes voies de communication, enfermé dans le creux profond d'une vallée, entre de hautes cimes abruptes et dépouillées, ce petit coin de terre semblait le dernier que l'on dût choisir pour en faire un des centres intellectuels du pays. Et de fait, Oñate n'aurait jamais été connue du reste de l'Espagne [p. 131] que par ses cantharides et par sa bourrache[ 156], et aussi peut-être par ses luttes séculaires et sanglantes contre ses seigneurs, si le hasard n'y avait fait naître D. Rodrigo de Mercado y Zuazola. Ce personnage n'avait point évidemment le génie d'un Cisneros, et il joua un rôle plus effacé; il devint seulement évêque d'Ávila et vice-roi de Navarre. Mais sa fortune était belle, ses bénéfices considérables, et, par une généreuse émulation, il voulut faire pour sa ville natale ce que le grand cardinal avait fait pour Alcalá.
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La bourrache s'appelle aujourd'hui encore jarrillos de Oñate.
Sur les bords de l'Aránzazu, en face de la charmante église de San Miguel, qui déjà s'édifiait à ses frais, étendant jusque par-dessus la rivière les frêles arceaux de son cloître et reflétant dans l'eau les longs fûts de ses colonnes, il souhaita d'élever une maison digne de la Science qu'elle allait abriter. Tandis que lui-même sollicitait à la Cour pour assurer le patronage royal à son Université future, tandis qu'à Rome il multipliait les démarches et finissait par obtenir du pape Paul III des fueros et des [p. 132] privilèges égaux à ceux de Bologne, de Paris, de Salamanque et d'Alcalá[ 157], l'architecte français Pierre Picard traçait les plans du Collège qui devait servir d'asile aux Écoles.
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Bulle du 23 avril 1540.
Les vastes bâtiments s'élevaient autour d'une cour intérieure: au rez-de-chaussée, les salles d'enseignement, la bibliothèque et la chapelle; au premier étage, les salons du Recteur, du Claustro professoral, le Paranymphe, les chambres des boursiers. Les sculpteurs taillaient la pierre de la façade, ornaient les fenêtres de guirlandes fleuries, ciselaient finement les piliers, qui, des deux côtés du portique, soutiennent des guerriers armés de lances, creusaient des niches, les peuplaient de statues de femmes et de dieux, et mêlaient partout aux armes impériales de Charles-Quint les deux soleils d'or qui brillaient au blason du fondateur. Au centre, au-dessus de la porte, on voyait l'image de l'évêque Mercado, agenouillé devant un crucifix, soutenu par une divinité souriante qui semble représenter la Sagesse. A la base de l'édifice couraient des bas-reliefs d'un travail particulièrement délicat: enfants terrassant des [p. 133] lions, luttant contre des dragons et des chimères, symbole évident de la Renaissance des lettres victorieuse de l'ancienne barbarie.
Quand le monument fut achevé, quand on eut scellé dans les murs les fers forgés des balcons et des grilles, qu'on eut orné les plafonds du vestibule et des salles d'honneur de boiseries à caissons, d'un art ingénieux et patient, qu'on eut inscrit sur les murs de fières devises: Universitas Onnatensis semper semperque fidelis; Sapientia ædificavit sibi domum..., on fit venir quelques maîtres, on choisit quelques boursiers, et l'«Université Pontificale et Royale» ouvrit ses cours.
Sur les pentes raides des montagnes, où dès le mois d'octobre traînent déjà de blanches nuées, on vit arriver par les petits chemins, sur leurs ânes ou sur leurs mules, ayant en croupe leur valet ou portant quelques sacs de provisions attachés à leur selle, les petits étudiants de Guipúzcoa et de Biscaye. Le pays Basque n'avait pas encore d'Écoles: Santiago ou Valladolid étaient bien loin. La fondation de l'évêque Mercado paraissait répondre à un besoin pressant; il pouvait croire sans fatuité qu'il avait bien mérité de sa province aussi bien que de sa ville.
Quand il mourut, quelques années après, s'étant d'avance commandé un tombeau presque aussi beau que celui de Cisneros, entouré, comme celui de Cisneros, d'une clôture de bronze minutieusement ciselée, il s'imagina sans doute qu'il laissait à l'Espagne une nouvelle Alcalá.