L'Université «Pontificale et Royale» ne fut digne, hélas! ni de son titre pompeux ni des espérances qu'elle avait fait naître. Les lettres grecques et latines ne fleurirent pas sous ce ciel brumeux. On n'essaya même pas d'y acclimater les sciences. L'enseignement resta réduit à la philosophie et au droit. L'insuffisance de la bibliothèque interdisait aux maîtres tout travail sérieux: la petite ville, dénuée de ressources, avait peine à nourrir ses étudiants et ne leur offrait ni distractions ni plaisirs.

Ce qui était plus grave encore, c'est que le fondateur avait, comme souvent il arrive, dépensé tout son bien en bâtiments et en décorations. Sa vanité imprévoyante s'était complue à ces manifestations visibles de son opulence et de sa libéralité et il n'avait pas calculé que, tous ces frais payés, les rentes qu'il allait laisser en mourant devaient à peine suffire à rétribuer [p. 135] cinq ou six professeurs et à entretenir une douzaine de boursiers.

Après lui, ces rentes, mal administrées, diminuèrent encore. Pour faire vivre les maîtres et même le Recteur, il fallut leur attribuer les bourses qui devenaient vacantes et, par suite, les loger et les nourrir dans le Collège[ 158]. Cette détresse trop apparente mit les écoliers en déroute: l'enseignement devint de plus en plus étroit et lamentable. L'Université d'Oñate aurait pu périr de misère; elle ne périt pas cependant, parce qu'en Espagne les fondations les plus précaires se soutiennent par la force de l'habitude et qu'à vrai dire rien n'y meurt complètement; mais pendant longtemps elle ne put se soutenir que par les moyens douteux qui avaient déjà valu à Sigüenza et à Osuna un renom assez ridicule.

[!--Note--] 158 ([retour])
Oración inaugural (1870) que leyó en la Universidad literaria de Oñate D. Casimiro de Egaña, catedrático decano.

L'étudiant qu'a mis en scène Figueroa dans son Pasagero[ 159] raconte qu'après avoir passé à Alcalá six belles années à ne rien faire, il revint, aux environs de Pâques, «dans l'auberge qui [p. 136] nous est fournie par la nature», c'est-à-dire chez ses parents. Son père, qui soignait tant bien que mal les malades de son village, voulut, à la fin d'un repas, pour s'assurer qu'il avait bien profité de ces études, l'interroger sur quelque point de médecine. L'étudiant répondit «comme aurait pu le faire une mule avec sa bride, sa selle et sa housse» et, si peu docte qu'il fût lui-même, le père connut que son fils en savait encore beaucoup moins que lui. Après s'être indigné, comme il convenait, et lui avoir fait les reproches attendus, il se calma cependant assez vite, et quelques heures après, l'ayant fait venir dans son cabinet: «Ton ignorance est extrême, lui dit-il, mais le mal n'est peut-être pas irréparable et il ne sera pas dit que j'aurai dépensé tant d'argent pour rien. Fort heureusement il n'est pas nécessaire d'être un savant pour exercer l'art de la médecine. Il suffit qu'on se soit meublé la mémoire d'un certain nombre de sentences et d'aphorismes qui sont les lieux communs de notre science. Pour ce qui est du grade, tu trouveras bien quelque Université silvestre où l'on ne se montre difficile ni sur les preuves de scolarité ni sur la soutenance et où la Faculté s'écrie d'une seule voix: Accipiamus pecuniam [p. 137] et mittamus asinum in patriam suam: «Prenons l'argent et renvoyons cet âne dans son pays.»

[!--Note--] 159 ([retour])
Alivio III, fo 110.

Voilà pourquoi on se moquait tant en Espagne des licenciés et des docteurs de Sigüenza, d'Osuna ou d'Oñate. Non sans en éprouver quelque honte, ces Universités nécessiteuses en étaient réduites à trafiquer des grades: elles rivalisaient de complaisance et se disputaient les candidats.

Le résultat, sans doute, était pitoyable, et si leurs fondateurs avaient pu le prévoir, ils auraient assurément fait un autre emploi de leurs largesses. Mais, si mal qu'il ait réussi, leur zèle n'en paraît pas moins honorable. Ils avaient cru bien servir les lettres et leur patrie. L'ardeur inconsidérée qui leur avait fait multiplier les centres d'instruction, sans tenir compte des situations ni des circonstances, sans mesurer leurs propres ressources, c'est, en somme, une preuve de plus que la science avait alors en Espagne un merveilleux prestige et qu'elle exerçait une sorte de fascination sur toute âme un peu généreuse.

[p. 138]

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