Vers 1496, la reine adjoint à Pierre Martyr un autre humaniste italien, dont la collaboration lui fut précieuse et qui devait lui succéder. Lucio Marineo avait été ramené de Sicile, douze ans auparavant, par l'amiral D. Fadrique Enríquez et il avait jusque-là enseigné les lettres latines à l'Université de Salamanque. Il continue cet enseignement dans le Collège Noble et il y a, entre autres élèves de marque, D. Diego de Acebedo, comte de Monterey, et D. Juan d'Aragon, proche parent du Roi Catholique.

Cette École du Palais modifie très rapidement les mœurs et les dispositions des gens de cour. A l'imitation d'Isabelle qui continue d'encourager les travaux de l'esprit et qui honore toutes les formes du savoir[ 168], toute la haute société [p. 143] commence à se piquer d'humanisme: «On s'habitue à ne plus tenir pour noble quiconque montre de l'aversion pour les études[ 169]

[!--Note--] 168 ([retour])
Antonio de Nebrija lui dédie sa Grammaire latine et sa Grammaire espagnole, Rodrigo de Santaella son Vocabulaire, Alonso de Córdoba ses Tables astronomiques.

[!--Note--] 169 ([retour])
Paul Jove, Éloge de Nebrija.

Parmi ceux qui s'appliquent, «suivant l'exemple des anciens Romains, à associer la gloire littéraire à la gloire des armes[ 170]», on compte le duc d'Albe D. Fadrique de Toledo, le marquis de Denia D. Bernardo de Rojas, qui se met, à soixante ans, à apprendre le latin; D. Francisco de Zúñiga, comte de Miranda; D. Diego Sarmento, comte de Salinas. Diego López de Toledo, commandeur de l'ordre d'Alcántara, traduit les Commentaires de César, Diego Guillén de Ávila les Stratagèmes de Frontin, Alonso de Palencia les Vies de Plutarque, tous ouvrages bien faits pour plaire à des gentilshommes guerriers. D'autres mettent en espagnol Juvénal, Pétrarque et le Dante: car la poésie aussi fleurit à la Cour, et parmi les auteurs du Cancionero general on pourrait retrouver presque tous les grands noms de cette époque.

[!--Note--] 170 ([retour])
Juan Ginés de Sepúlveda, Prologue du Democrates.

Les dames, à leur tour, se prennent d'une [p. 144] belle ardeur pour l'étude. Clemencín a donné la liste, qui est fort longue, de celles qui poussèrent alors leur instruction bien au delà des limites ordinaires[ 171]. On y relève les noms de Doña María de Mendoza, qui sut le latin, même le grec; de la comtesse de Monteagudo et de Doña María Pacheco, qui toutes deux n'avaient qu'à suivre des exemples domestiques, puisqu'elles étaient les petites-filles du marquis de Santillane; de Doña Juana de Contreras, qui fut l'élève et l'amie de l'érudit Lucio Marineo.

[!--Note--] 171 ([retour])
Elogio de la Reina católica (Bibl. de la R. Acad. de la Hist., t. VI.)

Après la reine Isabelle, personne n'a plus favorisé ces progrès de l'humanisme que les grands prélats qui ont alors honoré le clergé espagnol. Stimulés par l'exemple des évêques et des cardinaux italiens, ayant quelquefois pris eux-mêmes en Italie l'amour des lettres et des arts[ 172], ils comprennent des premiers ce que l'Espagne peut gagner à cette renaissance et aussi quel intérêt l'Église peut avoir à la diriger. Leurs énormes revenus leur permettent de jouer aisément le rôle de Mécènes: ils collectionnent [p. 145] les manuscrits et les livres, encouragent l'établissement des imprimeries, stimulent les recherches scientifiques, comme D. Fernando de Talavera, archevêque de Grenade, comme D. Juan de Zúñiga, grand-maître de l'ordre d'Alcántara, protecteur et ami de Nebrija; ils fondent des Collèges, comme le cardinal de Mendoza[ 173], ou des Universités, comme le cardinal Jiménez.

[!--Note--] 172 ([retour])
Comme, par exemple, D. Alonso de Fonseca, archevêque de Santiago.