D'autres savants de moins haute envergure travaillent avec autant de conscience dans des champs un peu plus limités. A Salamanque, le Portugais Arias Barbosa explique les auteurs grecs et fonde une petite école d'hellénistes. Après lui, Hernán Núñez, le «Commandeur grec», apporte aux mêmes travaux tant de méthode et de précision que de bons juges[ 179] ont pu le compter parmi les grands philologues du seizième siècle; il faut joindre à son nom celui de Juan de Mal-Lara, l'auteur de la Filosofía vulgar, qui, aussi passionné que lui pour la littérature classique, sait s'intéresser comme lui à la poésie populaire et à la sagesse populaire de son pays.

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Entre autres, M. Charles Graux.

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L'Université d'Alcalá a aussi ses «grécisants»: Démétrius de Crète, tout d'abord, et le Pinciano, qui lui succède, Diego López de Zúñiga, Lorenzo Balbo de Lillo, les deux frères de Vergara.

Tous ces hellénistes sont naturellement aussi des latinistes et de bons «cicéroniens», le latin étant essentiellement la langue universitaire et le fondement même des études. Ils sont aussi des philosophes: car il n'est pas alors d'humaniste qui n'essaye d'interpréter à sa manière Platon et Aristote, ou même de les concilier, comme fera Sebastián Fox Morcillo de Séville. Aristote surtout est une matière inépuisable; il reste le pôle de toute science, et longtemps encore il attirera avec la même force les esprits même les plus opposés: aussi bien les exégètes, comme Arias Montano, que les historiens, comme Sepúlveda.

Le mouvement scientifique est sans doute moins brillant. Dans ce seizième siècle, qui vit tant de savants de génie, tant d'initiateurs, aux Cardan, aux Copernic, aux Corneille Agrippa, aux Paracelse, l'Espagne ne peut opposer que des renommées de second ordre. Si Michel Servet est Aragonais de naissance, c'est à Paris [p. 152] qu'il a étudié, c'est à Vienne en Dauphiné qu'il a découvert la «petite circulation» du sang. Si André Vésale est le premier médecin de la Cour d'Espagne, c'est en Italie qu'il a poursuivi ses recherches et conquis la gloire. Si Pedro Ciruelo et Juan Martínez Siliceo se font un nom dans les mathématiques, c'est à Paris qu'ils ont été les apprendre. Seule l'histoire naturelle, à laquelle la découverte du Nouveau Monde ouvre un immense domaine, prend alors dans la Péninsule un développement original et intéressant.

Malgré ces lacunes, et quoique la tutelle de l'Église ne lui laisse peut-être pas toujours l'indépendance nécessaire, on peut dire qu'à cette époque privilégiée l'enseignement supérieur a, comme les autres forces de l'Espagne, puissamment manifesté sa vitalité. Il faudra de longues années de despotisme étroit et déprimant pour ralentir le mouvement qui alors s'inaugure.

Et ce mouvement ne se limite pas absolument aux frontières du royaume. Pendant un temps, d'ailleurs trop court, l'Espagne est en communition intellectuelle avec les autres nations. Elle appelle des maîtres étrangers, de Grèce, d'Italie, de France. Elle envoie des étudiants dans les [p. 153] grandes Universités d'Europe, particulièrement dans le Collège formé à Bologne par le cardinal Albornoz, et surtout à Paris. Elle y envoie même des maîtres: à Oxford et à Cambridge, à Padoue et à Rome, à Paris, à Bordeaux, à Toulouse, dans les Pays-Bas, en Lithuanie et en Bohème on peut trouver alors des professeurs espagnols.

Le plus célèbre de tous est Luis Vives qui enseigna à Louvain, à Oxford et à Bruges et fut avec Érasme et Budé une des premières lumières du siècle, esprit critique et conciliant, humaniste aimable[ 180], pédagogue avisé, un des précurseurs de la psychologie écossaise, rénovateur de la méthode avant Bacon et Descartes, dont on a pu dire que par lui «l'Espagne eut, à une certaine heure, la prépondérance sur la république des lettres latines comme elle l'avait sur l'Europe politique[ 181]».

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Ses Dialogues eurent dans toute l'Europe un succès au moins égal à celui des Colloques d'Erasme.