En face d'eux, aussi loin qu'ils pouvaient plonger leurs regards, plus rien, rien que le tumulte des flots, rien que l'écume balancée sur la crête des vagues et s'avançant sous la folle impulsion du vent; plus de rochers, la mer est vide, l'horizon désert.—Par un inconcevable prodige, puisque leurs yeux n'ont pas quitté une minute les trois formes grisâtres, les Sirènes ont disparu: elles ont comme fondu dans la mer, et la vague se creuse en vain à l'endroit qu'elles occupaient.
Le peintre ne veut cependant pas être le jouet d'une illusion; il s'accroche des deux mains aux aspérités du rocher, se dresse malgré la fureur du vent et regarde avidement. Son œil se fatigue dans une vaine recherche, les trois rochers sont invisibles comme si une rafale les eût emportés. Julien reprend son poste, étrangement préoccupé de cette disparition.
Tout est noir: la tempête se déchaîne farouche, la vague bat le rivage, et des colonnes d'écume rejaillissent, semblables à une fumée enlevée par le vent. Cependant il n'y a ni pluie, ni éclairs; le roulement du tonnerre répond seul au tapage grandiose de la mer. A moitié aveuglés dans leur refuge, étourdis par ce vacarme, les deux amis ne peuvent plus rien voir autour d'eux: les ténèbres sont devenues complètes.
Au bout d'un instant Paul frappe sur l'épaule de Julien; de la main il lui montre la mer, visible de nouveau, grâce à une phosphorescence provenant de l'électricité répandue dans l'air, tandis que les rochers gardent leur obscurité profonde; leurs yeux voient alors un phénomène incroyable.
Dans la haute mer, les vagues montent les unes par-dessus les autres; elles se poursuivent, se heurtent, se roulent comme dans une lutte continuelle, avec des remous vertigineux, avec de furieuses convulsions: tout semble bouillonner et se confondre. Mais, au milieu de l'écume neigeuse, au centre de ce tourbillon, des formes humaines glissent, disparaissent, reviennent, tantôt perdues dans les blancs flocons à la crête du flot, tantôt visibles dans le creux de la vague. Cependant la tempête n'est plus aussi bruyante, et le vent, au lieu de siffler d'une façon sauvage et désordonnée, souffle comme dans des cordes harmonieuses; une clarté blafarde s'élève de la mer, laissant les côtes dans l'ombre, et, fait certain, presque palpable, au sein de cette clarté, des corps blancs et souples, des corps de femmes aux ondulations charmantes montent et descendent dans la vague, s'abandonnant au mouvement de la marée.
Ils regardent interdits, croyant à un mirage, et se frottent les yeux. Paul ne respire plus; une flamme extraordinaire aux yeux, les lèvres ouvertes, les bras tendus vers la fantastique apparition, il crie:
«Les Sirènes!»
Julien lui-même subit le charme et ne peut détacher ses yeux de l'incroyable et dangereux spectacle.
Le tumulte de la nature s'apaise, s'effaçant peu à peu; les vagues s'élèvent moins haut, roulent moins furieuses, tandis que les corps blancs glissent sur les eaux profondes et se rapprochent du rivage. Plus de grondements menaçants au ciel, plus de rugissements dans l'air, plus de hurlements dans la mer; le tapage des galets cesse de lui-même, l'écume vole plus doucement sur les roches, et les grottes sous-marines diminuent leurs rauques mugissements, échos redoutables de la tempête.
Les charmeuses avancent toujours vers la petite plage, paisible maintenant, et cette lueur qui les fait voir semble naître de leurs corps; en même temps des sons harmonieux montent dans l'air avec une majestueuse cadence, quelque chose de bizarre et de mélodieux à la fois. Tout se tait pour mieux écouter; un concert inouï retentit: ce sont les Sirènes qui chantent. L'une s'accompagne d'une lyre, dont les cordes paraissent rouges sur la blancheur de l'ivoire; la seconde souffle dans une double flûte; la troisième chante. C'est un air simple et languissant, se soutenant toujours à la dernière octave avec cinq notes qui reviennent régulièrement comme dans l'ancienne musique grecque, peut-être une cantilène, composée en l'honneur de Cérès et chantée aux fêtes d'Éleusis.