L'étrange mélopée se traîne comme un chant d'oiseau, grandit et s'enfle comme une clameur d'épouvante, pour mourir de nouveau en sons doux et lugubres; chaque fois que les cordes se tendent et résonnent, on croirait entendre un gémissement; la double flûte redit une plainte. Ce concert, où se mêlent la terreur et l'harmonie, la mort et le charme, pénètre par tous les pores, s'introduisant en vous avec une terrible puissance.

Comme dans le récit d'Homère, le vent s'apaise, un calme profond succède à la tempête, et une divinité assoupit les flots; une accalmie surnaturelle pèse sur la mer, dont les vagues viennent battre avec une certaine cadence la plage et les rochers; leur bruissement régulier accompagne le chant des Sirènes, et le vent, soufflant avec douceur, traverse les cordes de la lyre et jette dans l'air une note éolienne.

Une dernière lame les pousse au rivage; elles glissent doucement au milieu d'une gerbe d'écume et viennent s'étendre sur la plage.

Les deux amis, se dissimulant soigneusement derrière le rocher qui les cache, regardent stupéfaits: ils sentent qu'un danger terrible est là tout près d'eux et que la moindre imprudence les perdrait.

Quels sont les profanes qui ont donné aux Sirènes des corps d'oiseaux, des ailes et des griffes, en souvenir de leur transformation lors de l'enlèvement de Proserpine? Quels sont les impies qui les représentent terminées en queues de poisson? Julien et Paul ont devant eux des femmes charmantes, des corps d'une exquise beauté, et non des monstres.

Elles s'étendent gracieuses sur le sable, dessinant leurs contours parfaits sur le fond plus sombre des rochers: leurs chairs diaphanes ont la transparence nacrée des anémones de mer, la pulpe brillante des méduses aux tons phosphorescents, et, s'harmonisant avec cette blancheur de leur peau, des cheveux longs et fins, semblables à des algues marines, se répandent en masses épaisses autour d'elles.—Assises, à moitié couchées, elles caressent de la main leurs chevelures humides encore des baisers de la vague et forment un demi-cercle vis-à-vis de la mer: devant elles l'immensité se perdant à l'horizon dans les ténèbres; derrière, la nuit profonde et les jeunes gens palpitants d'horreur et d'admiration, émus de curiosité et de crainte, qui osent à peine regarder à travers les interstices de la roche le visage des perfides enchanteresses.

La lyre résonne, portant le frisson, éveillant la terreur dans l'âme et dans le corps des indiscrets aux écoutes: ils regardent avec effroi le terrible instrument manié par la Sirène. Les cordes rouges semblent saigner: ce sont des fibres humaines, et elles disent les dernières imprécations des naufragés, les plaintes des mourants, leurs suprêmes adieux à la vie; puis la double flûte, débris humain longtemps roulé par les vagues profondes, lance un cri de mort, le cri de désespoir du malheureux qui se sent perdu; elle mêle ses sons aigus ou monotones, sinistres ou enchanteurs, aux harmonieux accents de la lyre. Le charme est effrayant et la mort a une terrible attraction. Tout à coup la troisième sirène joint sa voix aux instruments de ses compagnes; un chant alterné, où les trois charmeuses se répondent tour à tour, s'élève et s'abaisse, suivant les modulations de la flûte, selon les vibrations presque humaines et frissonnantes de la lyre aux fibres rouges.

«Mes sœurs, mes sœurs, que venons-nous faire encore sur cette plage ingrate? N'est-ce pas assez souffrir, depuis le jour fatal où l'impitoyable et fallacieux Ulysse échappa à nos pièges en bravant nos chants? Qui peut nous écouter? Quel mortel ose nous entendre? Répondez-moi, Parthénope! Pisinoé, répondez-moi!

PARTHÉNOPE.—Pourquoi gémir, Thelxiépie, pourquoi transformer en une plainte amère et désespérée nos chants autrefois si doux? Oui, le Grec rusé a fui, et de désespoir nous nous sommes précipitées dans la mer; oui, il a pu revoir Ithaque et Pénélope, grâce aux conseils de la magicienne Circé! Mais les hommes avaient assez souffert de notre présence dans ces eaux charmantes et les ossements, semés sur les sables sous-marins marquent nos succès. Interrogez les branches brillantes du corail et les cadavres qu'ils ont retenus au fond de l'abîme! Comptez les crânes qui servent maintenant de refuges aux poissons et de jouets aux monstres de la mer? Notre orgueil ne doit-il pas être satisfait de semblables holocaustes?

PISINOÉ.—Tu as lieu d'être orgueilleuse, ô Parthénope; tu es de nous toutes la seule glorieuse! Les mortels ont perpétué ton souvenir et vénéré ta mémoire en te dédiant une ville, la plus gaie, la plus heureuse, la plus illustre de ces rivages délicieux: Parthénope, Naples, tu vis toujours, éternellement couchée au fond de ce golfe aimé, dont les eaux bleues viennent sans cesse baiser tes pieds et les caresser doucement. En face, le Vésuve lui-même te respecte, n'osant attaquer ta divinité! Nous, infortunées, que sommes-nous deyenues? A peine quelques poëtes parlent-ils de nous!