THELXIÉPIE.—Ils ne nous ont jamais vues; leurs vers menteurs nous donnent une forme repoussante; est-ce là notre immortalité?

PARTHÉNOPE.—Ils connaissaient le danger de notre rencontre; quel mortel audacieux peut nous éviter s'il écoute nos voix et goûte nos chants? Pas un pêcheur n'ose s'aventurer du côté des Sirènes, quand gronde la tempête et que la vague se gonfle, roulant nos corps dans ses bouillonnements!

PISINOÉ.—Malheureuses filles d'Achéloüs et de Calliope! tristes compagnes de Proserpine, que sommes-nous devenues après l'accomplissement du terrible oracle? Hélas! hélas! à peine de temps à autre avons-nous le droit de nous montrer, de reprendre notre forme humaine; rochers muets et éternels que bat la vague, que couvre l'écume, nous n'arrêtons plus les vaisseaux et les barques nous évitent!

THELXIÉPIE.—Nos chants ne sont plus que le grondement du flot dans les cavernes et le choc des lames irritées; notre harmonie, c'est la tempête!

PARTHÉNOPE.—Accusez le seul Ulysse de notre sort malheureux; et cependant, sans la cire épaisse qui fermait les oreilles de ses compagnons à nos chants, sans les liens qui le retenaient au mât du navire, il eût succombé comme les autres, enivré par nos accents.

PISINOÉ.—Hélas! en vain lui chantions-nous: «Viens à nous, glorieux Ulysse, honneur de la Grèce; arrête ton navire afin d'entendre notre voix. Jamais on ne passe outre, avec un vaisseau, avant d'avoir écoute les doux chants qui s'échappent de nos lèvres. Puis l'on s'éloigne transporté de plaisir et sachant bien plus de choses. Nous n'ignorons rien de ce que les Grecs et les Troyens ont souffert dans les vastes plaines d'Ilion; par la volonté des dieux nous sommes instruites de tout ce qui arrive sur la terre fertile!

THELXIÉPIE.—Que nous servait de chanter et de faire entendre nos belles voix! En vain son cœur brûlait-il de nous écouter, en vain ordonnait-il à ses compagnons de le détacher et de rompre ses liens; ceux-ci font force de rames, tandis que deux d'entre eux, Euryloque et Périmède se lèvent et le chargent de nouvelles cordes. Tout s'éloigne, le navire fuit, disparaît, et nous sommes condamnées à disparaître, pour accomplir l'oracle qui disait que nous devions périr si un seul vaisseau passait près de nous sans se laisser charmer!»

Le chant harmonieux continuait, chaque Sirène lançant dans les airs une phrase mélodieuse, parfois plaintive et touchante, parfois irritée, tandis que la lyre résonnait toujours et que par moments la flûte reprenait un motif doux et languissant, servant de refrain.

Une émotion tendre baignait l'âme des jeunes gens, qui sentaient l'harmonie les envelopper de ses flots enchanteurs. Touchés, pénétrés jusque dans les fibres les plus intimes du cœur, ils compatissaient au malheur des Sirènes, se laissant attendrir par leurs plaintes et leurs regrets; ce charme dangereux les enivrait, sans qu'ils pussent s'y soustraire.

Soudain, d'un angle du rocher, une voix nouvelle vient se joindre à celles des trois Sirènes.