Elle répondit:
—Cela m'a fait d'autant plus de plaisir, monsieur, que voici la première fois que pareille chose arrive. Quand on m'a remis votre carte, avec le mot gracieux qu'elle portait, j'ai tressailli comme si on m'eût annoncé un vieil ami disparu depuis vingt ans. Je suis une morte, moi, une vraie morte, dont personne ne se souvient, à qui personne ne pense, jusqu'au jour où je mourrai pour de bon; et alors tous les journaux parleront, pendant trois jours, de Julie Romain, avec des anecdotes, des détails, des souvenirs et des éloges emphatiques. Puis ce sera fini de moi.
Elle se tut, et reprit, après un silence:
—Et cela ne sera pas long maintenant. Dans quelques mois, dans quelques jours, de cette petite femme encore vive il ne restera plus qu'un petit squelette.
Elle leva les yeux vers son portrait qui lui souriait, qui souriait à cette vieille, à cette caricature de lui-même; puis elle regarda les deux hommes, le poète dédaigneux et le musicien inspiré qui semblaient se dire: «Que nous veut cette ruine?»
Une tristesse indéfinissable, poignante, irrésistible, m'étreignait le cœur, la tristesse des existences accomplies, qui se débattent encore dans les souvenirs comme on se noie dans une eau profonde.
De ma place, je voyais passer sur la route les voitures, brillantes et rapides, allant de Nice à Monaco. Et, dedans, des femmes jeunes, jolies, riches, heureuses; des hommes souriants et satisfaits. Elle suivit mon regard, comprit ma pensée et murmura avec un sourire résigné:
—On ne peut pas être et avoir été.
Je lui dis:
—Comme la vie a dû être belle pour vous!